Pendant que Victoire rendoit compte à la maman, Lili se tourmentoit pour sortir de la pièce de blé. Elle alloit à droite, elle alloit à gauche, et ne voyoit point comment elle pourroit en sortir; elle avoit jeté les belles fleurs dont sa robe étoit remplie, et pleuroit à chaudes larmes!…
En marchant au hasard, Lili rencontra un nid d'oiseaux, et le heurta avec son pied, ce qui lui fit d'autant plus de peur que, dans le moment même, le père et la mère s'envolèrent, et lui touchèrent le nez avec leurs ailes; Lili fit un cri si perçant, qu'elle fit lever une douzaine d'alouettes qui couvoient leurs oeufs tout auprès. Un peu plus loin, la petite mit le pied sur un gros crapeau, ce qui l'effraya si fort, qu'elle fut sur le point de se trouver mal.
Indépendamment de ces frayeurs passagères, Lili étoit tourmentée d'une manière cruelle: les cousins lui piquoient les bras, la figure et la poitrine; car, pour être plus leste, Lili avoit ôté son chapeau, son schall et ses gants; les araignées grimpoient à ses jambes, et lui faisoient des ampoules grosses comme le petit doigt. La pauvre petite étoit martyrisée, et pour comble de malheur, la nuit approchoit! Mais, que devint-elle en apercevant une grosse couleuvre qui leva sa tête en sifflant, parce que Lili venoit de marcher sur le bout de sa queue! A cette vue, la malheureuse enfant se croyant morte, perdit tout à fait connoissance, et tomba par terre. La couleuvre ne lui fit cependant aucun mal; d'ailleurs, ce reptile est sans venin.
Cet accident arriva à Lili au bord de la pièce de blé, dont la petite se croyoit encore bien loin! Le garde, qui par hasard se trouvoit là, ayant entendu du bruit, et ne sachant ce que ce pouvoit être, imagina qu'un animal sorti du bois voisin s'étoit caché dans cet endroit; il dirigea son fusil de ce côté, et déjà couchoit en joue la malheureuse enfant, quand heureusement il aperçut les pieds et les jupons de la petite Lili. Il jeta son fusil à terre, et s'approcha d'elle.
L'ayant fait revenir, le garde lui demanda son nom? «Je m'appelle Lili, monsieur, répondit la petite tout effrayée!—Et votre papa, comment le nomme-t-on?—M. de Rosambur. Or, ce M. de Rosambur habitoit la ville, et il étoit connu de tout le monde.» Le garde fit encore plusieurs questions à Lili, auxquelles elle répondit de son mieux.
Pendant que Lili et le garde causoient ensemble, ils furent aperçus par Victoire, qui revenoit chercher la petite. La bonne avoit sa leçon faite; elle fit un signe au garde, et se cacha de Lili. Celui-ci dit à Lili de l'attendre un moment; il alla trouver Victoire, qui lui dicta la conduite qu'il avoit à suivre avec la désobéissante Lili.
[Illustration: La petite fille désobéissante.]
[Illustration: La petite fille grossière.]
Le garde étant de retour auprès de la petite fille, lui dit: «Mademoiselle, vous allez aller coucher en prison! Vous y resterez deux jours, parce que vous avez été trouvée dans le blé, et votre papa paiera le dégât que vous y avez fait. Si vous êtes prise une seconde fois, vous aurez huit jours de prison au pain et à l'eau, c'est la règle.» Lili voulut demander grâce; déjà elle joignoit ses deux petites mains, et mettoit un genou en terre: «Evitez-vous cette peine, mademoiselle, lui dit le garde, toutes vos prières seroient inutiles: je suis les ordres de mes supérieurs. Nous autres, nous ne sommes pas désobéissans!… Venez, venez, lui dit-il, avec une voix de tonnerre qui fit trembler la pauvre Lili de tous ses membres; vous n'en mourrez pas!…» Lili voulut résister; mais le garde la prit sous son bras, et l'emporta comme une mouche! La nuit étoit alors tout à fait noire.
Le garde marcha long-temps; ensuite il s'arrêta au détour d'une rue fort étroite, et posa la petite à terre: «J'ai pitié de vous, lui dit-il, car vous êtes bien jeune! Je vais vous bander les yeux, pour que vous ne voyiez point les voleurs qui sont dans les salles où nous allons passer. Ces gens-là ont des figures si affreuses, qu'ils vous feroient mourir de peur!…» Le garde paroissant un peu radouci, Lili se laissa bander les yeux, en poussant de gros soupirs! Cet homme la prit encore dans ses bras, et marcha plus d'une demi-heure; enfin, il arriva à une grille, qui s'ouvrit avec un grand fracas. Le portier, muni d'un trousseau de clefs qui faisoient beaucoup de bruit, les conduisit à une porte qu'il referma derrière eux en tirant d'énormes verroux; il fit de même à une seconde, puis à une troisième porte. Arrivé à la quatrième, le garde se baissa bien bas pour y entrer: «Grâce à Dieu, dit-il, nous y voilà. Pauvre petite, que je vous plains!… Vous avez été désobéissante, mais aussi vous êtes punie bien sévèrement!…» Alors, il lui ôta son bandeau. Lili pleuroit si fort, qu'elle put à peine voir les objets qui l'environnoient. «Cette chambre n'est pas belle, lui dit le garde; mais vous y trouverez au moins les choses nécessaires, parce que c'est la première fois que vous êtes prise dans les blés; la seconde fois, si cela vous arrive, vous serez moins bien, je vous en avertis. Ma femme va venir, ajouta-t-il; elle vous donnera à souper, et vous couchera. Vous ne ferez pas bonne chère; car nous ne sommes pas riches!» Après avoir achevé ces mots, le garde sortit, et sa femme entra presque aussitôt; mais, quelle femme! c'étoit un colosse, et, laide, laide à faire trembler! Elle avoit de la barbe comme un homme, et des yeux rouges qui faisoient peur!… Lili n'osoit pas la regarder!… Cette femme lui donna un peu de pain et de fromage, puis ensuite un verre d'eau rougie. Après que Lili eut soupé, la femme du garde la coucha sans proférer une seule parole.