Si vous faisiez aussi attention à ce que je vous dis sans cesse, ma fille, vous ne seriez pas grondée souvent comme vous l'êtes. Allons, je vous pardonne pour cette fois; venez m'embrasser. Tiens, Zozo, vois-tu ce beau livre, ce sont les Soirées de l'Enfance; regarde les jolies gravures. En voici une bien belle, c'est le petit Fabien qui donne tout son argent pour avoir des livres afin de s'instruire.
Voilà une jeune personne qui, voyant sa soeur en danger de périr dans un canal où elle étoit tombée, se jette après elle pour la sauver. Ici, c'est un jeune homme qui vient donner des secours à une pauvre veuve qui, après avoir essuyé bien des malheurs alloit être dépouillée du peu qui lui restoit.
Madame Belmont venoit d'achever sa lecture, elle interrompit sa fille: Viens ici, Mimi, apporte ta poupée, et assieds-toi. Tu as conté tout à l'heure une histoire à Zozo, veux-tu que je t'en conte une à mon tour?—Oh! oui, ma petite maman, je vous en prie!—Ecoute donc:
Histoire de la petite Fille désobéissante.
Il y avoit une fois une petite fille qui s'appeloit Lili; elle étoit bien gentille, mais elle désobéissoit toujours à sa maman! ce vilain défaut lui attiroit bien des chagrins! Si sa maman cousoit, Lili prenoit ses ciseaux, malgré sa défense, et se coupoit les doigts; ou bien, elle ouvroit son étui, et renversoit ses aiguilles. Tantôt c'étoit la pelotte, dont elle tiroit les épingles en s'amusant, tantôt le fil qui lui servoit à jouer. Une autre fois Lili renversoit le tabac de sa maman, en touchant à sa boîte, ou déchiroit un livre qu'il falloit payer; ses robes étoient tachées d'encre, parce qu'elle vouloit écrire, quoique sa maman le lui eût défendu. Plusieurs fois Lili s'étoit brûlée en jouant avec le feu, et cela ne l'en avoit pas corrigée.
Cette petite avoit renversé sur elle de la sauce, du bouillon, du lait, en grimpant pour regarder dans un plat ou dans une soupière; elle s'étoit jetée par terre cinq à six fois, d'où on l'avoit relevée avec une grosse bosse au front, et, cependant, Lili recommençoit toujours à toucher à tout. On la distinguoit de ses frères et soeurs, en lui donnant le vilain nom de désobéissante. Qui a fait cela, demandoit-on?—C'est la désobéissante; qui a dit cela? c'est la désobéissante. A cinq ans, Lili étoit encore la même. La seule différence qu'il y eût, c'est qu'elle commençoit à sentir que ce nom-là n'étoit pas beau du tout! Quand on l'appeloit ainsi, Lili montroit de l'humeur; elle boudoit ses petites amies. Sa maman les laissoit faire, parce que Lili n'avoit pas changé de caractère.
Un jour la maman de Lili dit à sa bonne, nommée Victoire, de mener promener sa fille. Le temps étoit superbe, et les jours fort longs. Victoire alla dans les champs avec la petite Lili. Quand elles furent auprès d'une belle pièce de blé, Lili demanda à sa bonne la permission de cueillir des bluets: Je le veux bien, répondit Victoire; mais vous êtes si désobéissante! vous entrerez dans le blé, vous vous perdrez, et puis, que dirai-je à votre maman?—Oh! non, ma bonne, je t'assure! j'irai tout au bord, je te verrai toujours, et tu me verras aussi, je te le promets! Songez, mademoiselle Lili, que les blés sont remplis de petites bêtes qui vous feront du mal! et puis, si le garde vous voit, vous serez mise en prison! dame! c'est votre affaire!—Oh! tu verras, ma bonne, je n'irai pas plus loin que cela; et Lili montroit un espace de huit à dix pas.
Ayant obtenu ce qu'elle désiroit tant, la petite Lili se mit à courir pour choisir de beaux bluets, et sa bonne s'assit sur l'herbe avec son tricot. Lili vit d'abord une grande quantité de fleurs qui toutes lui plaisoient; elle en cueillit, puis les jeta pour d'autres plus belles, et toujours en choisissant, Lili s'éloigna, et perdit sa bonne de vue. Victoire, occupée à son tricot, ne s'aperçut pas d'abord que l'enfant n'étoit plus auprès d'elle, et quand elle voulut l'appeler, Lili ne pouvoit plus l'entendre.
La petite fille se perdit si bien dans ces blés plus hauts qu'elle, qu'il lui fut impossible de retrouver son chemin. Elle appela Victoire de toutes ses forces; mais Victoire ne l'entendit point! alors Lili se mit à pleurer! il étoit bien temps! Si elle eût été obéissante, elle ne se seroit pas exposée à avoir du chagrin; mais suivons-la, nous allons lui voir bien d'autres sujets d'alarmes.
Cependant Victoire tourna tout autour de la pièce de blé pour trouver Lili; elle l'appela de toutes ses forces, mais cette pièce étoit si grande, que sa voix se perdoit dans les airs. N'ayant trouvé personne qui pût lui donner des nouvelles de Lili, la pauvre bonne, bien affligée, retourna à la maison pour dire à sa maîtresse que sa petite fille étoit perdue! Quand la maman sut comment la chose s'étoit passée, elle dit à la bonne: Je ne m'étonne pas que Lili se soit perdue comme vous le dites, elle est si désobéissante!… on va la mettre en prison, j'en suis sûre; mais elle n'aura que ce qu'elle mérite!…