L'histoire de Jeannette avoit duré autant que la promenade. A son retour, Mimi causa avec sa poupée; elle parla des enfans du laboureur: As-tu entendu, Zozo, ce qu'a dit ma bonne? ce monsieur Firmin le voleur!… oh! que c'est vilain de voler, et puis encore de mentir!… si cela t'arrive jamais, tu ne seras plus ma petite fille! Mais à propos, pourquoi donc restois-tu toujours derrière ma bonne? cela n'est pas bien! il falloit te prendre par la main pour te faire avancer; et puis tu as eu de l'humeur, après l'histoire, parce que tu ne voulois pas encore revenir à la maison, et Jeannette s'est fâchée! Si tu recommences encore, tu seras en pénitence, je t'en avertis.
La paix étant faite entre Mimi et Zozo, on vint chercher Mimi pour l'habiller, parce que madame Belmont allait dîner en ville, et l'emmenoit avec elle.
SECONDE CONVERSATION.
La dame chez laquelle madame Belmont dînoit ce jour-là, aimoit Mimi à la folie; elle voulut l'avoir auprès d'elle à table, et lui donna mille friandises. Mimi avoit beaucoup mangé quand on servit un plat de gâteaux qui lui plaisaient fort. Sa mère, qui ne la perdoit pas de vue, lui défendit par signes d'en manger. Mimi fit semblant de ne point s'en apercevoir, et mangea des gâteaux au point d'en être incommodée. Madame Belmont se hâta de rentrer chez elle, déshabilla sa fille, et lui fit prendre du thé. On se doute bien qu'elle la gronda. Mimi, se trouvant mieux, courut prendre sa poupée. Pendant que sa mère lisoit, elle eut avec Zozo la conversation suivante:
Venez ici, mademoiselle, que je vous délasse. Jeannette, faites du thé pour cette petite gourmande, qui étouffe pour avoir mangé des gâteaux, malgré la défense de sa maman. Fi! que cela est vilain! une grande fille de votre âge! vous devriez être honteuse!… vous aviez pourtant mangé des macarons, du biscuit, du raisin, des amandes, des poires! Fi! que c'est laid d'être gourmande, et désobéissante à sa maman! Je suis sûre que vous avez mangé votre viande sans pain!—Non, maman!—Mais vous avez demandé du poulet, et cela n'est pas bien! une petite fille ne demande jamais rien; elle attend que sa maman lui donne. Et puis, il faut que je vous gronde; vous avez bu sans avoir vidé votre bouche; vous avez répondu à madame B…, ayant aussi la bouche pleine, et c'est mal; on ne l'emplit pas tant, et on la vide tout à fait pour boire et pour répondre quand quelqu'un vous adresse la parole.
En sortant de table, vous avez fait du bruit; vous avez parlé aussi haut que les grandes personnes; vous avez disputé avec les filles de madame B…, ce qui n'est pas poli du tout; vous leur avez arraché les joujoux des mains. Et mais, vos mains, les avez-vous lavées? je suis sûre que non! Voyez comme votre robe est sale! et vous voulez que je vous mène dîner en ville! ah! mademoiselle, il faut être plus raisonnable, et surtout retenir ce que dit votre maman. Vous êtes une étourdie, je le sais; vingt fois je vous ai dit combien il est déplacé de faire telle ou telle chose, et vous n'en faites qu'à votre tête.
Je vais à ce sujet vous raconter comment il en a coûté la vie aux petits d'une biche, pour avoir négligé de suivre les avis de leur mère. Ecoutez bien:
La Biche blanche.
Il y avoit une fois une biche, qui avoit trois petits enfans; elle voulut leur aller chercher à manger, mais avant de sortir elle leur dit: Mes enfans, n'ouvrez point qu'on ne vous montre patte blanche, et faites-y bien attention, afin de ne point vous laisser tromper, entendez-vous? Ses enfans le lui promirent, et la biche alla leur chercher à manger.
Cependant, compère le loup étoit derrière la porte. Aussitôt que la biche fut partie, il vint frapper en contrefaisant sa voix: Pan, pan! ouvrez, je suis votre mère!—Montrez-nous patte blanche, lui dirent les petits. Compère le loup fut bien attrapé, car sa patte étoit grise!… mais le malin, l'ayant entortillée d'un linge, revint à la porte: Pan, pan! ouvrez, je suis la biche votre maman!—Montrez patte blanche. Aussitôt le compère glissa, sous la porte, sa patte enveloppée de chiffons, et les petits ouvrirent étourdiment, sans s'assurer si c'étoit bien la patte de biche blanche. Qu'arriva-t-il? compère le loup les croqua tous! Voilà ce que c'est! Si ces petits eussent regardé de très-près, ils auroient vu que compère le loup avoit enveloppé sa patte; ils n'auroient point été mangés, et la biche les auroit retrouvés à son retour.