A l'heure du dîner, le laboureur revint à sa maison: «Je veux, dit-il à ses enfans, cueillir les poires du bel arbre, pour les aller vendre demain au marché.» Les trois enfans se regardèrent. «Charles, continua le père, va me chercher le panier qui est dans la salle basse.» Charles ayant apporté le panier, le laboureur monta à l'échelle, et cueillit ses belles poires. Quand il eut fini, il les compta, et dit à ses enfans: «Quelqu'un a mangé de mes poires; il en manque trois. Qu'est-ce qui est venu dans le jardin?—Personne que la mère Marguerite, répondit Firmin.—Ce n'est pas la mère Marguerite, dit le laboureur; elle n'avoit point d'échelle, et l'arbre est trop haut pour qu'elle puisse cueillir les fruits. Je crois, moi, que c'est vous tous.» Aussitôt les enfans se mirent à pleurer. «Charles, dit Jacques à son fils aîné, parle vrai; en as-tu mangé?—Oui, mon papa, répondit Charles, en fondant en larmes!—Puisque tu as été gourmand, reprit Jacques, tu n'auras point de veste; mais comme tu as dit la vérité, tu ne seras point puni. Et toi, Firmin, as-tu aussi mangé une poire?—Non, mon papa.—Comment! Charles a mangé tout seul trois grosses poires sans vous en donner?—Oui, mon papa.—Qu'en dis-tu, Charles?» Charles baissa les yeux et ne répondit pas. «Et toi, Jean?—Papa, j'en ai mangé une aussi»; et, ce petit pleura bien fort! «Je te l'avois cependant défendu!—Je ne serai plus jamais désobéissant, mon papa.—A la bonne heure!… Il n'y a donc que Firmin qui ait craint de me déplaire…. Cependant, il faut que je sache quel est celui de vous qui a mangé deux poires: combien as-tu mangé de poires, Charles?—Je n'en ai mangé qu'une, mon papa.—Et toi, Jean?—Qu'une aussi, papa.—Il m'en manque trois! qui donc a mangé la troisième? ah! c'est peut-être la mère Marguerite!… Ne dites rien, je vais bien l'attraper! Faisons l'épreuve du coq.»

Aussitôt Charles fut chercher son coq favori. Jacques le prit, s'éloigna un moment, et revint tenant le coq dans ses bras. Il fit ranger sa petite famille sur une ligne, la mère Marguerite à la tête, et il appela chacun à son tour pour passer la main sur le dos du coq. «Je verrai, dit-il, quel est le coupable; car il ne l'aura pas plus tôt touché que le coq chantera.» La mère Marguerite, Charles et Jean qui ne craignoient rien, passèrent la main sur le dos du coq; pour Firmin, il eut tant de peur de l'entendre chanter, qu'il n'y toucha pas. «Voyons vos mains, demanda Jacques?» Tous présentèrent leurs mains.» C'est Firmin, dit-il, qui a mangé la poire; il s'est vendu lui-même: vous voyez que sa main est blanche, et que celles des autres sont noires; parce que j'avois noirci le dos du coq: Firmin se sentant coupable n'a pas osé y toucher! c'est ainsi qu'on prend les menteurs!…» Firmin, confondu, se mit à pleurer. «Je n'ai pas pitié de tes larmes, lui dit son père; ce n'est pas assez d'être gourmand et désobéissant, tu es encore menteur! fi! cela est affreux!» Et aussitôt Jacques dit à la mère Marguerite de donner le fouet à Firmin.

[Illustration: Le petit menteur.]

[Illustration: la Biche blanche.]

Ce même jour, comme le laboureur se reposoit après son travail, entouré de ses trois enfans, il fut abordé par un monsieur bien mis, qui le pria de lui donner un peu de cidre pour le rafraîchir. Jacques alla lui en chercher, et le lui donna de bonne grâce. «Je vous remercie, lui dit l'étranger: j'avois chaud; vous m'avez rendu service, et je voudrois faire quelque chose pour vous. A qui sont ces beaux enfans?—C'est à moi, monsieur.—Je les trouve charmans, dit le seigneur; car c'en étoit un. Hélas! ils me rappellent mon fils! il étoit de l'âge de votre aîné, lorsque le bon Dieu le retira du monde. C'étoit un enfant si doux! jamais il n'avoit désobéi! il n'étoit ni gourmand, ni menteur; il ne pleuroit que lorsqu'il me voyoit malade! J'ai conservé tous ses joujoux, et j'ai fait le serment de ne les donner qu'à un enfant, qui comme lui ne seroit ni gourmand, ni menteur, ni désobéissant. Je voudrois bien qu'un des vôtres méritât ces jolies choses; j'aime déjà ces petits à cause de vous. Sans doute vous en êtes bien content? «Le laboureur secoua la tête, et le monsieur soupira! «Vous me faites de la peine, dit-il à Jacques; car je vois que vos enfans ne sont pas sages. Faisons un accommodement; si, pendant trois mois, vos enfans ne sont ni gourmands, ni menteurs, ni désobéissans, ils auront les joujoux de mon fils, et je leur donnerai à chacun un habit neuf. Cet arrangement vous plaît-il?» Le laboureur répondit comme il le devoit à tant de bontés; et le seigneur ajouta: «Pour donner à vos enfans le désir de se bien conduire, amenez-les à mon château, je leur ferai voir les belles choses que je leur destine.»

Le lendemain, Jacques ne manqua pas de mener ses enfans au château du seigneur. Ils furent éblouis de la beauté et de la richesse des appartemens: l'or et l'argent y brilloient de toutes parts! On les fit passer dans une pièce plus belle que les autres. On y voyoit une table couverte d'un grand voile de gaze d'or. Le seigneur leva le voile, et les enfans virent avec surprise de beaux carrosses, des chevaux, des cabriolets, des polichinels, des pouparts, des ménages d'argent, et mille autres belles choses qu'ils n'avoient jamais vues de leur vie. Puis des bonbons, des confitures sèches, du sucre d'orge, et toute sorte de friandises; car le petit monsieur n'avoit garde de manger tout ce qu'on lui donnoit, tant on l'accabloit de bonbons, de pastilles, de diablotins, etc. etc. Il falloit voir les yeux que faisoient Charles, Firmin, et surtout le petit Jean! Oh! si on lui eût donné seulement un bâton de sucre d'orge! mais il n'y avoit pas moyen!» Tout cela vous appartiendra dans trois mois, leur dit le maître du château, si vous n'êtes ni gourmands, ni menteurs, ni désobéissans.» Il les fit bien régaler et les renvoya.

De retour au hameau, les trois enfans croyoient voir encore devant leurs yeux toutes les richesses du jeune seigneur; ils ne pouvoient penser à autre chose. Cependant leur père ne leur recommanda point d'être sages; il avoit promis de ne rien leur dire pendant l'espace de temps convenu.

Il y avoit déjà deux mois et demi de passés, et les fils de Jacques s'étoient bien conduits, quand le seigneur l'engagea à venir le voir avec ses enfans. Ceux-ci, tout joyeux, ne manquèrent pas de visiter les beaux joujoux du petit monsieur. Firmin ayant aperçu, près de lui, une boîte pleine de bonbons, se laissa tenter, et la mit dans sa poche sans que personne le vît.

Les trois mois expirés, le laboureur fit mettre à ses enfans leurs plus beaux habits, et se rendit au château. Le seigneur les attendoit. «Venez, mes petits amis,» leur dit-il, recevoir le prix de votre sagesse; mais auparavant, il faut que je sache ce qu'est devenue une boîte qui manque ici; et il leur montra une note exacte de tout ce qui étoit sur la table. Firmin rougit prodigieusement, et son père le regarda d'un oeil courroucé.—Ne cherchez point, monseigneur, dit-il au maître du château, voici le voleur! en montrant Firmin. Celui-ci nia effrontément!… Son père fouilla dans sa poche, et y trouva la boîte; mais elle étoit vide!—Ah! c'est trop fort, dit le seigneur, menteur et voleur!… Je vous plains, bon Jacques, d'avoir un fils qui annonce de si mauvaises inclinations! ne l'amenez jamais ici; je hais les gourmands; mais je crains les menteurs et les voleurs! ensuite s'adressant à Charles et à Jean: Quant à vous, mes petits enfans, qui avez fait des efforts pour vous corriger, je vous donne tout ce qui est sur cette table; vous serez habillés de neuf, et, désormais, je prendrai soin de votre fortune. Vous, Jacques, je vous fais mon fermier: soyez toujours honnête homme.

Jacques, Charles et Jean s'en retournèrent tout joyeux à leur maison. Firmin, chassé du château comme un mauvais sujet, n'osa plus sortir de chez son père; car aussitôt qu'il paroissoit dans le village, les autres enfans le montrant au doigt, disoient: Voici Firmin, le voleur du château! et tous couroient sur lui en criant: Au voleur! au voleur!… Il resta long-temps enfermé, menant une vie bien triste! mais aussi il l'avoit mérité! pourquoi étoit-il menteur et voleur?