Madame de Lime eut un chien. Elle se flatta que les aimables qualités de ce fidèle animal gagneroient le coeur de sa fille. Ce beau caniche fut nommé Pouf. Il devint bientôt l'ami de la maison, et s'attacha surtout à la petite, quoiqu'elle le maltraitât souvent.

Or, il arriva qu'un jour M. et madame de Lime, étant à la promenade dans un jardin public où il y avoit beaucoup de monde, se trouvèrent séparés de leur fille. Qu'on juge de l'inquiétude de ces bons parens!… Ils s'aperçurent aussi que Pouf n'étoit plus avec eux. Ils cherchèrent partout Marinette; n'en ayant pas eu de nouvelles, ils revinrent chez eux à la nuit, bien affligés. Marinette étoit arrivée avant eux à la maison: Pouf qu'elle tenoit en laisse, l'y avoit conduite aussitôt qu'il avoit eu perdu ses maîtres.

Si la petite fut bien embrassée, le chien intelligent et fidèle eut aussi sa part des caresses. Marinette seule ne lui sut aucun gré du service qu'il lui avoit rendu.

Le bon chien sembloit redoubler d'attachement pour l'enfant; mais il avoit beau faire, Marinette ne s'en apercevoit pas. Jamais la petite ne le flattoit; jamais on ne lui voyoit donner une seule bouchée de pain à ce bon animal. Pouf venoit auprès d'elle, en remuant la queue; il lui donnoit la patte, lui léchoit les mains; la méchante enfant répondoit à ces signes d'affection par un coup de pied, ou en le frappant de ce qu'elle tenoit alors, ce qui quelquefois faisoit faire des cris lamentables au pauvre chien. Cependant les duretés de cette petite fille ne rebutèrent point le fidèle Pouf, qui sembloit dire: Tu es la fille de mon maître que j'aime; je dois t'aimer aussi.

Marinette grandit sans devenir plus sensible pour les animaux. Tous les jours, malgré la surveillance de sa maman, il y en avoit quelques-uns de sacrifiés à ses cruels plaisirs. Une fois entre autres (la seule pensée m'en révolte!) une marchande, qui ne la connoissoit pas, lui donna un petit moineau. Marinette lui attacha un ruban à la patte, et le fit voler comme un hanneton. Le malheureux oiseau tomba par terre tout étourdi; le chat sauta dessus et le mangea!… Marinette fut plus surprise qu'affligée de cette aventure; mais sa maman étant survenue, et ayant appris ce qui venoit de se passer, fouetta sa petite fille d'importance!… Marinette l'avoit bien mérité!… Qu'en penses-tu, Mimi?—Oh! c'étoit une méchante que cette demoiselle! qu'elle ne vienne pas prendre notre petit serin; je l'en empêcherai bien!

Dès ce moment, il fut défendu à la méchante Marinette de prendre des mouches ou autres insectes, de jouer avec des hannetons, et surtout de toucher aux oiseaux, aux chats et aux chiens, sous peine d'être punie sévèrement.

Marinette avoit six ans, et son coeur ne s'étoit pas encore attendri une seule fois sur le sort des petits malheureux qui étoient tombés entre ses mains, lorsqu'un événement qui arriva à cette époque la changea tout à coup, et la rendit aussi sensible qu'elle avoit été dure jusqu'alors.

J'ai dit que Pouf, toujours bon, toujours fidèle, lui témoignoit la plus vive affection, malgré les mauvais traitemens qu'elle lui faisoit souffrir. On eût dit même qu'il avoit pour elle une préférence marquée; soit que l'enfance intéresse jusqu'aux animaux mêmes, soit qu'élevés ensemble, ce chien eût pris pour elle un attachement plus tendre que pour M. et madame de Lime.

Quelques affaires étant survenues à M. de Lime, la petite famille fut obligée de faire un voyage, à 60 lieues de sa demeure habituelle. Il étoit impossible d'emmener le fidèle Pouf. On le recommanda aux domestiques, et malgré les signes d'une douleur bien sincère, le chien resta à la maison.

Privé de ses chers maîtres, Pouf ne voulut prendre aucune nourriture. Il se lamentoit le jour et la nuit, et se tenoit couché constamment sur une robe du matin de Marinette, qu'on avoit laissée par mégarde sur un fauteuil.