«Mon entretien avec elle finit là, grâce à son secrétaire Kellgren, qui vint la trouver au pavillon en toute hâte. Kellgren est le dieu de cet Olympe de poètes suédois dont je te parlerai plus tard; il a écrit avec le roi plusieurs opéras; tu vois que je devais me retirer devant son soleil. C'est ce que je me proposais de faire en le voyant venir d'un air si affairé vers Gustave; mais, il faut le dire, mon invincible instinct de curiosité venait de se faire jour en moi: je voulais avant de quitter le roi, à la porte de ce pavillon, savoir du moins de Sa Majesté le nom de la jeune personne qu'il me destinait. Je me hasardai à demander ce nom à Gustave.
«—Bon! reprit le roi en souriant, encore un défaut, Monvel, vous êtes curieux! Je pourrais vous punir, mais décidément me voilà clément comme Auguste… de par vous, mon cher lecteur! Apprenez donc que le nom de cette jeune fille est mademoiselle Cléricourt? Elle sera à Stockholm dans huit jours… à l'expiration de ses vacances, qu'elle passe à la campagne!
«Et cela dit, le roi prit le bras de Kellgren…»
* * * * *
La correspondance de Monvel offre ici une lacune fort naturelle. Ces huit jours, qui lui eussent paru un siècle, de son propre aveu, s'il avait vu plus tôt celle à qui le roi songeait pour lui, furent employés par notre comédien à des visites fructueuses. Ces visites avaient d'ailleurs pour lui l'attrait de la distraction. C'est ainsi qu'il se vit présenté tout d'abord à un poète amoureux des vers et de la table, à Bellmann, esprit facile qui noyait sa muse le plus souvent dans un vidercome du Nord, Bellmann l'improvisateur, qui eût fait pâlir de notre temps Eugène de Pradel. Sa poésie bachique défraye encore, à l'heure qu'il est, les veillées de la Finlande; elle peut passer pour la paraphrase de l'ode d'Horace: Nunc est bibendum! Heureux le poète que chantent ainsi des lèvres humectées du jus de la taverne; il est plus sûr de vivre que les lakistes aux strophes pleureuses, les penseurs aux rêves creux! Comme un invité de tous les banquets, il a sa place auprès de la jeune fiancée, et dénoue sa jarretière; il rit, il lutine, il laisse après lui le sillon joyeux de sa verve de sa gaieté! Bellmann fut un de ces hommes tour à tour admis au couvert de Gustave III et à la table boiteuse du paysan suédois, réchauffant partout l'enthousiasme à l'aide d'un couplet, préférant le vin du Rhin aux distinctions, la treille aux lauriers, le tablier blanc de la servante à la robe de soie de la grande dame! L'ennui, qui plissa le front d'Hoffmann, n'eut rien de commun avec le chansonnier suédois; au sein d'une cour occupée à scruter la philosophie de Voltaire, Bellmann eut celle de Lantara. En voyant un pareil homme, Monvel ne put s'empêcher de songer à Panard et à Collé.
Le vin que l'on buvait d'habitude à la table du roi était fort bon; mais Bellmann, nous l'avons dit, pouvait faire autorité en cette matière: aussi Gustave se plaisait-il souvent à l'éprouver, comptant le mettre en défaut. Bellmann buvait un soir chez Sa Majesté d'excellent vin. Cependant il s'abstenait de le louer. Le roi lui en fit servir de très médiocre.
—Voilà de bon vin! s'écria le buveur silencieux.
—C'est du vin de mes gardes, reprit le roi, et l'autre est du vin des dieux, mon ami Bellmann!
—Je le sais, reprit Bellmann, aussi ne l'ai-je pas loué; c'est celui-ci qui a besoin qu'on le loue!
Il s'était complu à dresser une liste de tous les souverains qui avaient proscrit le vin de leurs États. Elle commençait par Amurat et Mahomet IV. Empédocle, qui appelait le vin de l'eau pourrie dans du bois, figurait aussi dans cette liste.