—Je voudrais brûler tous ces gens-là, répondait Bellmann à ceux qui s'en étonnaient, et comme Empédocle a été brûlé, je compte sur lui pour les faire bien rôtir!

Il rit beaucoup d'une farce italienne que Monvel lui raconta. C'était celle d'Arlequin, où Monvel était si précieux.—Un verre de vin soutient, disait Léandre à Arlequin, c'est vrai!—C'est faux! répondait celui-ci; car ce matin, monsieur, j'en ai bu un seau, et voyez, je ne puis me soutenir!

Le tonnerre tomba un jour sur le palais et s'engouffra dans les caves du roi. Le soir, au jeu de Sa Majesté, Bellmann se présenta en habit de deuil, avec des pleureuses. Il tendit un placet au roi, en demandant au roi qu'on le mît à la tête d'une enquête.

Le cercle des intimes de Gustave III devait se ressentir de ses sympathies littéraires; Monvel y conquit bien vite l'amitié de deux hommes célèbres, celle de Kellgren et du comte de Gyllenborg.

Kellgren, un des poètes les plus chers à la Suède, avait d'abord été précepteur chez le général Meyerfeld; il fut ensuite nommé secrétaire du roi, et cette place, il la méritait à plus d'un titre. Versificateur charmant, il aidait Gustave dans ses pièces comme Voltaire aidait Frédéric; seulement Kellgren eut le bon esprit de ne pas se brouiller avec une muse couronnée. Cette collaboration soutenue profitait à tous les deux: Gustave donnait le plan, Kellgren écrivait; il habillait si vite la pensée royale qu'Emwalsen en était jaloux. L'influence de l'esprit français devait amener le décalque exact, scrupuleux de sa poésie; l'épître familière, l'ode à Chloris, les rubans à la Watteau firent bien vite fureur à cette cour, occupée, à l'instar de celle de Versailles, du soin perpétuel de se distraire. Schiller, dans un prologue pour la rentrée du théâtre de Weymar, avait dit: La vie est sérieuse, l'art est un plaisir; mais cela se disait en Allemagne, et Gustave professait pour l'Allemagne une véritable antipathie.

Étonnez-vous donc que, dédaignant messieurs de la Comédie (ses bons amis), Monvel soit demeuré longtemps sur cette terre hospitalière! Entre un convive comme Bellmann et un roi comme Gustave III, le temps passe vite. Le comte de Gyllenborg, conseiller de chancellerie, avait été l'ami de Dalin[18], c'était un penseur aimable et instruit; il voyait arriver Monvel en Suède avec bonheur, car il aimait la France en homme qui l'avait appréciée. Le comte de Gyllenborg cultivait la poésie didactique, il était de plus un conteur habile et ingénieux.

On parlait un soir de Charles XII, avant que le roi n'arrivât, dans les petits appartements de Sa Majesté, à Drottinghom, château où elle se rendait souvent, et dont l'arsenal conserve les habits du monarque tué au siége de Frédérikshall.

Ces vêtements, dont Charles XII était si fier, consistaient dans un long surtout, malpropre, de drap bleu grossier, un petit chapeau gras à trois cornes et à bords étroits, une paire de gants encore teints de sang, et une paire de bottes à talons très hauts.

—L'une de ces bottes est sans doute celle que Charles XII menaçait d'envoyer au sénat de Suède, dit Kellgren, afin que ce corps délibérant en prit ses ordres jusqu'à son retour de la Turquie!

—Vous croyez railler, reprit le comte de Gyllenborg, le fait est plus sûr que celui de son chapeau, percé d'une balle, qui est devenu la source de longues et violentes disputes[19]. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'on se fait depuis longtemps des idées absurdes de Charles XII. On veut, par exemple, qu'il se soit montré toujours d'un caractère rude et sauvage avec les femmes; je ne citerai, pour preuve du contraire, que le trait suivant, que je tiens de bonne source: