«En décembre 1718, tandis que la batterie de Frédérikshall tirait sur la tranchée des Suédois, une jeune personne, qui regardait le roi d'une maison voisine, laissa tomber sa bague dans la rue. Charles XII l'ayant observée, lui dit:—Madame, les canons de cette place font-ils toujours autant de vacarme?—Cela n'arrive, lui répondit la dame, que lorsque nous recevons la visite de personnages aussi célèbres que Votre Majesté!» Le roi parut fort sensible au compliment de la dame. Satisfait de sa réponse, il ordonna à l'un de ses soldats de lui rapporter sa bague.»
Le poète Lidner, à qui Gustave accorda une si touchante protection, à laquelle il ne répondit que par le désordre de sa conduite; Léopold, qui devint plus tard secrétaire du roi, et qui composa des comédies; le comte de Tassin, le comte de Ruez, etc., composaient, autour du prince ami des lettres, une pléiade choisie. Le salon de Gustave III était une arène ouverte aux idées: on y parlait de philosophie et de lyrisme, on y contrôlait surtout Frédéric, de qui Gustave III se montra fort peu l'ami. La fin tragique de la malheureuse madame Nordenflycht, cette Sapho suédoise, comme on l'appela depuis, avait jeté sur les sociétés littéraires de Stockholm une teinte de tristesse. On sait que cette femme, qui laissa des élégies aussi douces et aussi tendres que celles de Millevoye, trahie un jour par l'amant qu'elle adorait, ne trouva pas d'autres parti que de se jeter à la mer. Bien que plusieurs années eussent alors passé sur cet événement, on le racontait encore devant Monvel comme on redira longtemps l'histoire de l'intéressante Nina. La première fois qu'on parla de cette fin si triste devant Monvel, il se trouva mal. Il songeait peut-être aussi à celle qu'il avait abandonnée!
D'autres fois, cette cour, si facile à accueillir chaque mouvement du dix-huitième siècle, fatiguée de vers tirés au cordeau didactique des Dorat, des Saint-Lambert, s'éprenait subitement, sur un simple caprice du roi, des folies philosophiques qui avaient cours, et dont Paris s'amusait. Si nous possédions encore Cagliostro, la Suède avait eu Swedenborg[20]; si Cagliostro avait causé avec Jésus-Christ, Swedenborg avait eu des entretiens plus réels avec Charles XII. Gustave III avait-il lu son traité célèbre De Cœlo et Inferno; croyait-il à ses visions débitées de bonne foi; voyait-il enfin dans ce vieillard un imposteur et un philosophe? C'est ce qu'un récit qui trouvera bientôt sa place ici éclaircira pour les curieux qui peuvent nous lire. Swedenborg était mort à quatre-vingt-cinq ans, ce qui est assez l'âge des patriarches; il laissait une secte à laquelle se rattachaient déjà les prédicateurs du magnétisme. Ses partisans jouissaient en Suède d'une parfaite tolérance; leur nombre s'élevait à deux mille. En 1787, le prince Charles de Hesse en était membre. L'amour du merveilleux avait rejailli sur sa doctrine; c'est ce qui encourageait sans doute les courtisans à s'occuper encore de lui après sa mort, malgré leur frivolité. La maison de cet assesseur au collége des mines était située à Stockholm, faubourg du nord (Norrmalm); son appartement, véritable laboratoire où brûlait le fourneau entouré du creuset classique, se vit conservé religieusement même après sa mort. Là, Swedenborg méditait sur ce problème immense, insoluble; là, comme Prométhée, il espérait dérober à la nature le plus grand, le plus intime de ses secrets! Il avait été soldat; il avait vu Charles XII dans ses jeunes et belles années; il se souvenait de cette parole fière et martiale, de ce soleil qui avait brillé, resplendi sur les glaces de la Norwége! Il avait vu l'Angleterre, l'Allemagne, la Hollande, la France, l'Italie; il avait été anobli par la reine Ulrique-Éléonore. Cagliostro écrivait à peine la langue du pays où il se proposait de faire des dupes; Swedenborg parlait purement et savamment tous les idiomes; aucune science, aucun progrès, de quelque pays qu'il fût, ne lui était étranger. Toutes les académies se le disputaient; il pouvait mourir avec la réputation d'un savant: il préféra le rôle difficile de théosophe. Au lieu d'imposer silence aux admirateurs de sa science mystique, sa mort ne fit que les exalter; il était mort à Londres, sur le même sol où passa Cromwell, mort en regrettant sans doute de ne pas mourir sur la terre de Charles XII et des Wasa! Quand il sortit de Stockholm, à bord d'un vaisseau anglais, le soleil se levait, dit-on, au-dessus de la montagne de Moïse; Swedenborg put croire qu'un nouveau règne, un nouveau sauveur se levait aussi pour la Suède: Gustave III fut couronné roi trois mois après la mort du docteur illuminé. Cagliostro menait à Paris la vie d'un charlatan enrichi et fastueux; celle de Swedenborg fut simple, exemplaire; sa maison, sa table, son intérieur étaient modestes. Monvel fut admis à voir, à toucher de ses deux mains le fauteuil de cuir du philosophe; cela valait bien la promenade de dévotion traditionnelle que fait à Ferney le moindre insulaire.
«La pièce où ce grand homme se tenait ordinairement, écrit dans une autre lettre Monvel à M. de Sauvigny, est encore tapissée de peintures allégoriques et mystiques; j'y ai vu la lampe à trois becs qui l'éclairait; des échantillons de divers métaux, des plantes, des curiosités du règne naturel, des feuilles de métal qui semblent n'attendre que la fusion. Le comte de Fersen, qui l'a beaucoup pratiqué, m'accompagnait dans cette visite; il m'expliquait tout, et je me croyais dans le cabinet d'un alchimiste qu'on eût brûlé aux temps premiers de la magie… Sa maison était machinée, à ce qu'on m'assure, comme les planches d'un théâtre; pour moi, j'y tremblais à chaque instant, croyant mettre le pied sur quelque trappe. Tous les personnages des vieilles tapisseries de ce local me semblaient autant de spectres, à commencer par la reine Louise-Ulrique, dont le portrait figurait au-dessus de la cheminée. J'ai vu également un cadre où il est représenté dans l'habit de membre équestre de la noblesse…
«Ce n'était pas là un esprit superficiel, croyez-le; c'était un sage, ami de l'humanité!
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«Que l'on compare cet homme, ajoute-t-il autre part, avec le comte de Saint-Germain, ce sera lui faire injure! J'ai vu Cagliostro avec sa tunique blanche, ses colombes et ses carafes, paisiblement assis entre un jambon et une bouteille de vin coloré: le dieu, tout dieu qu'il était, mangeait comme un ogre. Il se disait bien obligé depuis onze cents ans, comme Saint-Germain, d'assister régulièrement au lever du soleil; mais tout son appareil ne constituait que des jongleries d'artificier avec des pots à feu de Bengale.»
Le but d'Emmanuel Swedenborg devait frapper autrement les esprits; ses convictions étaient profondes. Rêveur assidu, il promenait ses méditations près du lac Méler et de ses îles, sur le port rempli de vaisseaux, sur les hauteurs boisées de la montagne de Moïse. La terre des anciens scaldes avait tressailli en se voyant tout d'un coup repeuplée par lui d'apparitions étranges, de légendes audacieuses. En ne tenant même aucun compte de ses doctrines, Swedenborg fut le seul poète hors ligne de cette époque trop amie de l'esprit de France pour ne pas le copier. Les étudiants, les adeptes qui l'environnaient comme Faust aux clartés sereines de la lune, purent lire souvent d'étranges présages au ciel; le génie de la contemplation fait des miracles. Quelle fut l'âme confidente des secrets d'un pareil homme, quel abri s'était-il choisi pour les jours de l'orage? Le baron de Sylwerheim, nous dit M. le vicomte de Beaumont-Vassy dans un livre qui lui fait honneur[21], a laissé dans des papiers trouvés à sa mort un portrait de la femme aimée par Swedenborg:
«Elle n'était, dit-il, ni fort jeune, ni fort belle, mais elle possédait au plus haut degré le charme féminin: une taille élancée, une physionomie souffrante. Elle sentait vivement, avait un esprit simple et était la confidente de tous les secrets de Swedenborg.»
Les intimes du roi aimaient souvent à parler de ce grand révélateur du monde invisible: il faut, à certaines heures, des sujets de conversation tout créés; Marmontel les appelait des bons amis qui ne manquent jamais au besoin.