Or, ce soir-là, comme on venait de parler, dans le cercle du roi, de Swedenborg le grand docteur, on continua à ne s'occuper que de choses merveilleuses.

M. de Norberg, neveu d'un vieux capitaine qui avait fait la guerre avec Charles XII, croyait beaucoup aux illuminés, aux rose-croix, partant à Cagliostro et à ses adeptes. Il interrogea Monvel sur cet homme merveilleux; la lettre du comte de Mirabeau[22] venait de paraître; elle avait fait sensation. Cet autre professeur des sciences occultes, ce grand Albert des salons, ce comte de Fienix si diversement jugé, défraya la conversation au point qu'on ne fit guère attention à l'horloge du salon royal qui déjà sonnait minuit.

Minuit! ce nombre fatidique qui appelle les visions des fantômes; minuit! l'heure sacramentelle des amants, des romanciers et des voleurs! Le roi semblait absorbé, il n'écoutait guère qu'avec distraction et embarras.

—J'ai toujours cru aux choses surnaturelles, disait M. de Norberg. Me trouvant en 1791 à Berlin, j'y fus témoin des miracles d'un certain homme qu'on appelait le Docteur de la Lune. C'était un fabricant de bas de laine nommé Weisleder, qui guérissait toutes sortes de maux ostensibles en les présentant aux rayons de la lune, et en murmurant des prières. L'influence de cet astre me paraissait au moins douteuse; cependant ce nouveau docteur était si couru, que pendant les trois jours de la nouvelle lune de chaque mois (c'était à ce temps qu'il bornait ses prodiges), il recevait à peu près mille personnes par jour, depuis quatre heures après midi jusqu'à minuit. Les hommes et les femmes du premier rang ne dédaignaient pas de se trouver dans ces assemblées. Weisleder n'acceptait pas d'argent, mais sa femme, qui possédait son secret, et qui, à l'exemple de Serafina Feliciani (la femme de Cagliostro), guérissait les dames, n'en refusait pas; même à la fin on ne pouvait pénétrer chez le docteur qu'avec un billet contenant au moins deux gros (environ six sous de France).

—Voilà qui est merveilleusement imaginé, reprit Kellgren d'un air narquois; mais ce que vous ignorez peut-être, monsieur de Norberg, c'est que le collége supérieur de médecine de Berlin chargea le docteur de cette ville, M. Pyl, médecin très estimé, de faire des recherches sur les personnes qui prétendaient avoir été guéries par la lune. Le résultat fut que la plupart des gens qui avaient confié leurs fractures au docteur étaient mortes des suites de leur crédulité, et pour avoir négligé leur mal; ceux que M. Pyl trouva bien portants n'avaient jamais eu de vrais maux, et leur imagination seule avait été guérie. La police de Berlin eut la sagesse de ne rien faire pour empêcher les succès et les essais du Docteur de la Lune. Elle plaça seulement des sentinelles à la porte de sa maison, pour prévenir le désordre. Cette tolérance fit plus contre Weisleder que toutes les rigueurs possibles: on l'oublia.

—Et c'était prudemment vu, reprit Gustave; mais ne vous advint-il pas, à vous-même, Kellgren, quelque chose d'étrange avec ce docteur?

—Sans doute, et je crois avoir conté déjà une fois à Sa Majesté…

—Redites-moi cette histoire; elle a peut-être quelque analogie avec le rêve qui me préoccupe.

Chacun regarda Gustave d'un air étonné; Monvel surtout, qui était, on l'a pu voir, superstitieux à ses heures.

—Contez-nous d'abord votre histoire, mon cher, dit le roi à Kellgren.