—J'obéis à Votre Majesté, reprit celui-ci; je ne passe guère pour être ami des choses surnaturelles: Bellmann, qui m'écoute, peut l'attester; mais ce qui m'arriva à Berlin avec ce Weisleder surpasse toute croyance.
—Voyons cela, reprirent curieusement les familiers du cercle du roi.
—J'ai toujours été d'une constitution très faible, reprit Kellgren[23], et par cette raison je me suis toujours montré assez accessible aux médecins. L'existence, on l'a dit, est une pendule qu'ils avancent souvent, ne pouvant plus la retarder; malgré cet aphorisme dirigé contre Esculape, j'eus recours plus d'une fois à ses prescriptions. Je souffrais beaucoup d'une ancienne chute de cheval que je fis au retour de l'université d'Abo; on me persuada, comme je devais passer par Berlin, d'avoir recours à Weisleder. Je lui fus présenté à la nouvelle lune, en compagnie d'une foule de personnes. Le Docteur de la Lune murmura sur mon genou malade quelques paroles insignifiantes; j'étais resté le dernier avec Rosenstein, qui ne se gênait guère pour rire de Weisleder à deux pas de lui. Nous nous trouvions sur une plate-forme où tombaient alors d'aplomb les rayons de la lune. Tout d'un coup je vois Rosenstein fuir avec vitesse; un serpent énorme, sorti de la crevasse de cette tour en ruines, le poursuivait.
—Ne craignez rien, reprit tranquillement Weisleder, ce serpent est mon ami… À ce titre seulement, il a dû poursuivre cet incrédule visiteur qui vous accompagne.
Et, tirant de sa poche un petit sifflet d'ivoire, il modula bientôt sur lui un air bizarre, qui fit rebrousser chemin au reptile. Le serpent, sur un geste du docteur, se réfugia dans les pierres à demi croulées de la plate-forme; Weisleder apporta à l'entrée du trou un amas de briques, et nous pûmes causer plus tranquillement.
J'étais irrité de cette jonglerie, d'autant plus que j'entendais retentir encore dans la cour de ce manoir délabré le pas du pauvre Rosenstein.
Arrivé de la veille à Berlin, il me paraissait impossible que Weisleder pût savoir mon nom; il m'en régala pourtant tout au long, en me demandant des nouvelles de Sa Majesté Gustave III.
—Monsieur le secrétaire du roi, ajouta-t-il en me quittant, Dieu veuille que la Suède aille un jour aussi bien que votre jambe ira dans peu!
Et, comme je le regardais attentivement, il ajouta:
—Vous mourrez, monsieur Kellgren, trois ans avant Sa Majesté le roi
Gustave!