En finissant de faire répéter à sa fille le rôle de Louison, Monvel fut pris cette fois-là même de larmes abondantes. Il répondit à Hippolyte qui lui en demandait la cause:

—Je ne puis jamais toucher au Malade imaginaire sans songer que
Molière lui doit sa mort!

Ce trait seul suffirait à peindre la sensibilité profonde du père de mademoiselle Mars.

C'était cette faculté de s'émouvoir, de sentir qui constituait la meilleure partie de son talent.

On a dit, on a écrit que Monvel n'avait jamais donné de leçons à sa fille, qu'elle ne fut point son élève et qu'il ne lui fit jamais répéter qu'un rôle, celui d'Angélique dans la Gouvernante, qu'elle joua divinement. Comment avancer de semblables faits? Ne jouaient-ils pas souvent dans la même pièce? Nous verrons sans doute plus tard sous quel sourire, sous quelle grâce enchanteresse s'épanouit ce jeune talent si fécond en promesses de gloire, de beauté et d'avenir; mademoiselle Contat, nous le savons mieux que personne, fut la rosée qui féconda ce sol facile; mais nous avons la preuve que Monvel, jaloux de ses droits, n'entremit l'exercice à mademoiselle Contat que lorsque le travail, les soucis ou l'âge le prirent en entier et lui firent délaisser cette tutelle. Comment ne pas répugner à croire qu'il se reposa de ces soins ardus et délicats sur Valville, homme excellent, mais à coup sûr comédien médiocre? L'élan sympathique, la tendresse noble et suave, l'onction touchante qui caractérisa les moindres créations de Monvel se retrouvent à bien des années de distance dans ce modèle accompli qui porta le nom de Mars.

Molière amoureux, Molière épris d'Armande Béjart, lui avait donné des leçons suivies; il l'avait initié peu à peu à l'art d'une diction parfaite et d'une tenue sévère, ces deux qualités essentielles au théâtre, sans lesquelles il n'existe pas de comédien. Bien des fois le maître dut oublier la leçon en regardant les charmes naissants de l'élève; bien des fois aussi la voix de l'élève s'arrêta émue, toute tremblante, devant le regard fixe et profond que le maître tenait attaché sur elle[50]. Mademoiselle Mars n'eut point cet insigne bonheur d'apprendre d'un poète, d'un amoureux exalté, les ressources et les secrets d'un art difficile; une voix aimée n'épela pas pour elle l'alphabet mystérieux de Thalie; mais elle dut apprendre de cet homme, singulièrement passionné, à renfermer dans son âme tout un foyer brûlant d'émotions, de larmes, de douleur; il devient touchant de penser qu'elle songea à son père rayé de la vie depuis longtemps, quand, avec une répugnance fort concevable pour ses moyens, elle dut se soumettre à aborder le drame. Ce nous sera alors une étude aussi intéressante que neuve de retrouver le cœur de Monvel dans celui de sa fille, son talent dans ses efforts. Monvel, nous le prouvons aisément, fut un miroir dans lequel mademoiselle Mars se regarda, souvenir douloureux, mêlé de douceur, puisque dans ce genre même elle obtint d'incontestables triomphes! La passion, chez mademoiselle Mars, fut pleine de délicatesse, de mérite et de réserve, et, sous ce rapport, elle ne saurait être détachée d'une époque où Monvel avait eu le loisir d'en bien saisir les nuances et le mérite. C'est le temps où ils vivent qui forme les comédiens.

V.

Le Théâtre Montansier.—Mademoiselle Mars et mademoiselle Déjazet.—Baptiste cadet.—Dorvigny et sa pièce.—M. Jaurois.—Le petit frère de Jocrisse.—Les noisettes.—Baptiste aîné.—Robert, chef de brigands.—Damas, Caumont, les deux Grammont.—Trois bandits.—Mesdemoiselles Sainval.—Brunet et Dorvigny.—Le vin du roi.—Louis XVIII et Baptiste cadet.

En quittant la comédie de Versailles dont elle avait été directrice, nous l'avons vu, mademoiselle Montansier tentait une spéculation assez difficile, elle voulait établir la tragédie, la comédie et l'opéra sur l'emplacement d'un petit théâtre de marionnettes.

Ce théâtre que le sieur Delomel dirigeait au Palais-Royal sous le nom des Beaujolais occupait alors le local où Grassot, Sainville et Hyacinthe nous font rire tous les soirs, où Ravel et Levassor mesurent le compas en main le nez de Roussel, où MM. Dormeuil et Benon ont enfin l'heureux pouvoir d'avoir reconquis la foule même après le départ de Déjazet.