Déjazet? quel nom sémillant et vif court en ce moment sous notre plume! Un inévitable rapprochement le lie à celui de mademoiselle Mars par un trait d'union curieux; là en effet où Déjazet a brillé sous le plumage de Vert-Vert et le froc de Richelieu, Mademoiselle Mars enfant a joué le petit frère de Jocrisse, elle a porté la queue rouge avant de mettre à son front l'aigrette de Célimène!
Bizarre destin de deux comédiennes aux études si dissemblables, de deux sœurs par le talent, dont notre scène se montrera longtemps fière! Toutes deux, à plusieurs années de distance, auront passé sur cette scène avec des lueurs bien différentes, mademoiselle Mars avec des débuts si pauvres, si ingrats, qu'il eût fallu être prophète pour entrevoir l'étoile de son avenir. Mademoiselle Déjazet avec un tel cortége de rôles piquants, qu'on se demandait comment les auteurs pourraient désormais lui en trouver de nouveaux!
Mais, comme chacun sait, mademoiselle Mars ne fit que passer par ces coulisses, elle avait seize ans lorsqu'elle les quitta. À seize ans, Dorvigny devait la rendre à Molière.
La nouvelle salle s'ouvrit sous le nom du théâtre de mademoiselle
Montansier.
Les comédiens en bois des Beaujolais firent place à des acteurs comme Baptiste cadet, Damas et Caumont; leurs engagements furent cassés. On s'occupa d'agrandir la scène, où ils se mouvaient avec des fils, pendant que des personnages cachés chantaient et parlaient pour eux.
Malgré ses démarches et ses protections, mademoiselle Montansier n'avait pu faire l'ouverture de son théâtre qu'après Pâques[51]; il fut très suivi et la salle agrandie pendant la clôture pascale de 1791. L'architecte Louis, chargé des constructions, s'en tira avec honneur.
Si l'on veut bien songer que ce théâtre réservé à tant de vicissitudes, né après le serment du jeu de paume et la prise de la Bastille, a vu défiler dans son foyer la révolution de 1789, les réactions de 1793, et les premiers temps de l'Empire, en changeant de dénomination comme de costumes, on trouvera peut-être qu'il mérite autant d'intérêt que bien d'autres.
La troupe dont il se composait alors, offre une galerie de portraits fort opposés.
Son premier acteur, son Turlupin renommé, fut d'abord Baptiste cadet, Baptiste dont le Désespoir de Jocrisse ébaucha la réputation et que Dasnières, du Sourd, rendit à jamais célèbre[52].
Baptiste cadet possédait surtout un sang-froid remarquable; il était grand, mince, osseux comme tous les comédiens sortis de cette famille véritablement prédestinée au théâtre. Il se grimait surtout d'une façon fort comique et faisait preuve dans ses rôles d'une naïveté si rare qu'on eût pu le surnommer le roi des niais.