Il y a un an que le directeur de ses forges lui a fait perdre cent vingt mille livres. M. de Buffon, depuis trois ans, avoit consenti à n’en être pas payé, et s’étoit abandonné à tous les prétextes et tous les subterfuges dont la fraude se coloroit. Heureusement cet événement n’a point altéré sa sérénité ni influé en rien sur la dépense et sur l’état qu’il en tient. Il a dit à son fils : « Je n’en suis fâché que pour vous ; je voulais vous acheter une terre, et il faudra que je diffère encore quelque temps. » Il a toujours une année de son revenu devant lui. On croit qu’il a cinquante mille écus de rentes. Ses forges ont dû beaucoup l’enrichir. Il en sortoit tous les ans huit cents milliers de fer ; mais il y a fait d’un autre côté des dépenses énormes. Cet établissement considérable lui a coûté cent mille écus à créer. Elles languissent aujourd’hui à cause du procès qu’il a avec ce directeur ; mais lorsqu’elles sont en activité, on y compte quatre cents ouvriers.
Il n’est pas étonnant que M. de Buffon, avec une âme aussi simple, croie tout ce qu’on lui dit. Il y a plus, il aime à écouter les rapports et les propos. Ce grand homme est quelquefois un peu commère, du moins une heure par jour, il en faut convenir. Pendant le temps de sa toilette, il se fait raconter par son perruquier et par ses gens tout ce qui se passe dans Montbard, toutes les histoires de sa maison. Quoiqu’il paroisse livré à ses hautes pensées, personne ne sait mieux que lui les petits événemens qui l’entourent. Cela tient aussi peut-être au goût qu’il a toujours eu pour les femmes, ou plutôt pour les petites filles. Il aime la chronique scandaleuse ; et se faire instruire de cette chronique dans un petit pays, c’est en apprendre presque toute l’histoire.
Cette habitude de petites filles, ou bien aussi la crainte d’être gouverné, a fait aussi qu’il a mis toute sa confiance dans une paysanne de Montbard, qu’il a érigée en gouvernante, et qui a fini par le gouverner. Elle se nomme Mlle Blesseau : c’est une fille de quarante ans, bien faite, et qui a dû être assez jolie. Elle est depuis près de vingt ans auprès de M. de Buffon. Elle le soigne avec beaucoup de zèle. Elle participe à l’administration de la maison ; et comme il arrive en pareil cas, elle est détestée des gens. Mme de Buffon, morte depuis beaucoup d’années, n’aimoit pas non plus cette fille : elle adoroit son mari, et l’on prétend qu’elle en étoit d’une jalousie extrême. Mlle Blesseau n’est pas la seule qui commande à ce grand homme.
Il est un autre original qui partage l’empire, c’est un capucin : il se nomme le père Ignace. Je veux m’arrêter un instant sur l’histoire d’Ignace Bougot[D], né à Dijon. Ce moine possède éminemment l’art précieux dans son ordre de se faire donner ; si bien que celui qui donne semble devoir lui en être bien obligé. « Ne me donne pas qui veut », dit souvent le père Ignace. Avec ce talent, il est parvenu à faire rebâtir la capucinière de Semur. Ce mérite est assez ordinairement celui des gens d’église. J’ai vu un curé, rival d’Ignace dans ce genre de gueuserie : il ensorceloit de vieilles femmes, au point qu’elles se croyoient trop heureuses de lui donner ce qu’elles avaient, et souvent plus qu’elles n’avoient. Les gens d’un caractère semblable ont aussi de l’intelligence. Ils aiment à se mêler, ils ont de l’exactitude pour les affaires et pour les commissions ; l’activité ne leur est pas étrangère ; ils sont aussi attentifs à ne pas déplaire aux laquais, parce qu’ils ont besoin de se faire pardonner les profits qu’ils leur dérobent, qu’à plaire aux maîtres dont ils s’occupent à capter les faveurs : tel est Ignace.
Si vous voulez vous faire une idée de sa personne, vous vous représenterez un gros homme à tête ronde, à peu près semblable à un masque d’Arlequin de la Comédie Italienne, et cette comparaison me paroît d’autant plus juste, qu’il parle précisément comme parloit Carlin : même accent, même patelinage. C’est à ce révérend père, curé de Buffon, village à deux lieues de Montbard, que M. de Buffon abandonne une grande partie de sa confiance, et même sa conscience, s’il suffisoit de s’en rapporter à l’extérieur. En effet, Ignace est le confesseur de M. de Buffon. Il est tout chez lui : il s’intitule capucin de M. de Buffon. Il vous dira quand vous voudrez qu’un jour M. de Buffon le mena à l’Académie françoise ; qu’il y attira tous les regards ; qu’on le plaça dans un fauteuil des quarante ; que M. de Buffon, après avoir prononcé le discours, le ramena dans sa voiture aux yeux de tout le public, qui n’avoit des yeux que pour lui. M. de Buffon l’a cité comme son ami dans l’article du Serin. Il est aussi son laquais : je l’ai vu le suivre en promenade, tout en clopinant derrière lui, parce qu’il est boiteux, ce qui faisoit un tableau à peindre, tandis que l’auteur de l’Histoire naturelle marchoit fièrement la tête haut, le chapeau en l’air, toujours seul, daignant à peine regarder la terre, absorbé dans ses pensées, semblable à l’homme qu’il a dépeint dans son Histoire de l’homme, sans doute d’après lui-même, tenant une canne dans sa main droite, et appuyant avec majesté l’autre main sur sa hanche gauche. Je l’ai vu, lorsque les valets étoient absens, ôter la serviette à son maître, et la petite table sur laquelle il venoit de dîner. Buffon lui répondoit : « Je te remercie, mon cher enfant. » Et Ignace, prenant une humble attitude, avec l’air plus domestique que les domestiques eux-mêmes.
Ce même Ignace, capucin-laquais, est encore le laquais confesseur de M. de Buffon. Il m’a conté qu’il y a trente ans, l’auteur des Époques de la Nature, sachant qu’il prêcheroit un carême à Montbard, le fit venir au temps de Pâques, et se fit confesser par lui dans son laboratoire, dans ce même lieu où il développoit le matérialisme, dans ce même lieu où Jean-Jacques devoit venir quelques années après baiser respectueusement le seuil de la porte. Ignace me contoit que M. de Buffon, en se soumettant à cette cérémonie, avoit reculé d’un moment, « effet de la foiblesse humaine », ajoutoit-il, et qu’il avoit voulu faire confesser son valet de chambre avant lui. Tout ce que je viens de dire vous étonne peut-être. Oui ! Buffon, lorsqu’il est à Montbard, communie à Pâques, tous les ans, dans la chapelle seigneuriale. Tous les dimanches, il va à la grand’messe, pendant laquelle il sort quelquefois pour se promener dans les jardins qui sont auprès, et revient se montrer aux endroits intéressans. Tous les dimanches, il donne la valeur d’un louis aux différentes quêteuses.
C’est dans cette chapelle qu’est enterrée sa femme, femme charmante qu’il a épousée à quarante-cinq ans, par inclination[E], et dont il a toujours été adoré, malgré les nombreuses infidélités qu’il lui faisoit. Elle étoit reléguée dans un couvent de Montbard, de bonne naissance, mais sans fortune. Il lui fit la cour pendant deux ans ; et, au bout de ce temps, il l’épousa malgré son père, qui vivoit encore, et qui, étant ruiné, s’opposoit au mariage de son fils par des vues d’intérêt. Elle se nommoit Mlle de Saint-Belin[F].
Je tiens de M. de Buffon qu’il a pour principe de respecter la religion ; qu’il en faut une au peuple ; que dans les petites villes on est observé de tout le monde, et qu’il ne faut choquer personne. « Je suis persuadé, me disoit-il, que, dans vos discours, vous avez soin de ne rien avancer qui puisse être remarqué à cet égard. J’ai toujours eu la même attention dans mes livres ; je ne les ai fait paroître que les uns après les autres, afin que les hommes ordinaires ne puissent pas saisir la chaîne de mes idées. J’ai toujours nommé le Créateur ; mais il n’y a qu’à ôter ce mot, et mettre naturellement à la place la puissance de la nature, qui résulte des deux grandes lois, l’attraction et l’impulsion. Quand la Sorbonne m’a fait des chicanes, je n’ai fait aucune difficulté de lui donner toutes les satisfactions qu’elle a pu désirer : ce n’est qu’un persiflage ; mais les hommes sont assez sots pour s’en contenter. Par la même raison, quand je tomberai dangereusement malade et que je sentirai ma fin s’approcher, je ne balancerai point à envoyer chercher les sacremens. On le doit au culte public. Ceux qui en agissent autrement sont des fous. Il ne faut jamais heurter de front, comme faisoient Voltaire, Diderot, Helvétius. Ce dernier étoit mon ami : il a passé plus de quatre ans à Montbard, en différentes fois ; je lui recommandois cette modération, et, s’il m’avoit cru, il eût été plus heureux. »
On peut juger en effet si cette méthode a réussi à M. de Buffon. Il est clair que ses ouvrages démontrent le matérialisme, et cependant c’est à l’imprimerie royale qu’ils se publient.
« Mes premiers volumes parurent, ajoutoit-il, en même temps que l’Esprit des lois : nous fûmes tourmentés par la Sorbonne, M. de Montesquieu et moi ; de plus, nous nous vîmes en butte au déchaînement de la critique. Le président étoit furieux. « Qu’allez-vous répondre ? me disoit-il. — Rien du tout, président » ; et il ne pouvoit concevoir mon sang-froid. »