[7] A l’égard de ces complaisans, de ces courtisans, de ces adorateurs, j’ai une réflexion à faire, que je n’ai trouvée nulle part : outre qu’il est bien difficile à un grand homme de vivre sans cette espèce de cercle qui s’attache à lui naturellement, soit par la curiosité, soit par l’admiration, par l’envie de l’imiter, comme font les jeunes gens, soit par la vanité et l’idée que l’on est quelque chose, lorsque l’on tient du moins à un grand homme, ne pouvant l’être soi-même, pour moi je ne suis pas révolté de voir un tel homme aimer à être entouré. Je ne dirai pas seulement : c’est une consolation de ses efforts, un adoucissement à ses fatigues, une ressource qui lui rappelle sans cesse sa gloire au milieu même de ses maux et de ses souffrances ; je dirai plus : c’est un encouragement même pour ses études, et il seroit possible qu’il en reçût une nouvelle facilité. Ces admirateurs vous rappellent sans cesse la présence de votre génie et de votre grandeur. D’ailleurs, il est de fait que l’on a plus de supériorité avec ses inférieurs eux-mêmes. On a remarqué que la conversation devenoit plus riche, plus libre, plus abondante ; il y a plus d’aisance dans les manières, et la liberté y fait beaucoup. Ainsi, loin de trouver une petitesse dans le cortège qui peut environner un homme célèbre, j’y découvre souvent une excuse et un moyen d’être fidèle à sa renommée.

Il ne prend la plume que lorsqu’il a longtemps médité son sujet, et, encore une fois, n’a guère d’autre papier que celui sur lequel il écrit. Cet ordre de papiers est plus nécessaire qu’on ne croit. M. Necker le recommande avec soin dans son livre ; l’abbé Terray le pratiquoit de même. L’ordre que l’on contemple autour de soi se répand en effet sur nos productions. Si un écrivain aussi célèbre, et surtout si deux contrôleurs généraux aussi laborieux ont donné pareil exemple, il seroit bien difficile qu’il restât des prétextes pour ne point l’imiter.

Je reprends la journée de M. de Buffon. A neuf heures, on lui apporte à déjeuner dans son cabinet, où quelquefois il le prend en s’habillant. Ce déjeuner est composé de deux verres de vin et d’un morceau de pain ; il travaille ensuite jusqu’à une ou deux heures. Il revient alors dans sa maison. Il dîne, il aime à dîner longtemps ; c’est à dîner qu’il met son esprit et son génie de côté ; là il s’abandonne à toutes les gaietés, à toutes les folies qui lui passent par la tête. Son grand plaisir est de dire des polissonneries, d’autant plus plaisantes qu’il reste toujours dans le calme de son caractère ; que son rire, sa vieillesse, forment un contraste piquant avec le sérieux et la gravité qui lui sont naturels, et ces plaisanteries sont souvent si fortes que les femmes sont obligées de déserter. En général, la conversation de Buffon est très négligée[8]. On le lui a dit, et il a répondu que c’étoit le moment de son repos, et qu’il importoit peu que ses paroles fussent soignées ou non. Ce n’est pas qu’il ne dise d’excellentes choses quand on le met sur l’article du style ou de l’histoire naturelle ; il est encore très intéressant lorsqu’il parle de lui : il en parle souvent avec de grands éloges. Pour moi, qui ai été témoin de ses discours, je vous assure que, loin d’en être choqué, j’y trouve du plaisir. Ce n’est point orgueil, ce n’est point vanité : c’est sa conscience que l’on entend ; il se sent, et se rend justice. Consentons donc quelquefois d’avoir de grands hommes à ce prix. Tout homme qui n’auroit pas le sentiment de ses forces ne seroit pas fort. N’exigeons pas des êtres supérieurs une modestie qui ne pourroit être que fausse. Il y a peut-être plus d’esprit et d’adresse à cacher, à voiler son mérite ; il y a plus de bonhomie et d’intérêt à le montrer[9].

[8] Sa manière est ordinairement peu de suite : il aime mieux les conversations coupées. Il est une raison de cette manière de converser que l’on peut alléguer en faveur des gens de lettres : premièrement, ils n’ont plus, comme autrefois, cette habitude qu’avoient les philosophes de converser sous les platanes, avec leurs disciples, et de rendre compte de leurs idées. En second lieu, leurs idées sont bien plus combinées et plus réfléchies que celles des philosophes anciens. On a besoin d’idées neuves ; le lecteur et les auditeurs les demandent ; l’homme de génie, inexorable pour lui-même, ne se permet donc qu’un petit nombre de phrases, qu’il place de temps à autre dans sa conversation, à moins qu’il ne soit frappé, entraîné par l’attrait de quelque vue soudaine qui le domine et dont il ne puisse éluder l’ascendant.

[9] On doit convenir d’ailleurs que son amour-propre n’a jamais offensé personne. — En voici un nouveau trait, mais il honore son caractère : c’est ce qui fait que nous ne craignons point de l’ajouter à ceux épars déjà peut-être en trop grand nombre dans cet ouvrage.

Buffon avoit pour principe qu’en général les enfans tenoient de leur mère leurs qualités intellectuelles et morales ; et, lorsqu’il l’avoit développé dans la conversation, il en faisoit sur-le-champ l’application à lui-même, en faisant un éloge pompeux de sa mère, qui avoit en effet beaucoup d’esprit, des connoissances étendues, une tête très bien organisée, et dont il aimoit à parler souvent.

Au reste, il ne se loue pas, il se juge : il se juge comme le jugera la postérité, avec cette différence qu’un auteur a plus que qui que ce soit le secret de ses productions. Il me disoit : « J’apprends tous les jours à écrire : il y a dans mes derniers ouvrages, infiniment plus de perfection que dans les premiers. Souvent je me fais relire mes ouvrages, et je trouve alors des idées que je changerois, ou auxquelles j’ajouterois. Il est d’autres morceaux que je ne ferois pas mieux. »

Cette bonne foi a quelque chose de précieux, d’original, d’antique et de séduisant. On peut d’ailleurs s’en rapporter à M. de Buffon : personne n’est plus sévère que lui sur le style, sur la précision des idées, qu’il regarde comme le premier caractère du grand écrivain, sur la justesse et la correspondance exacte des contrastes que les idées demandent entre elles pour se faire valoir, ou des développemens qu’elles exigent pour le manifester. Je lui ai entendu discuter des pages entières, avec une raison, un sens admirable, mais en même temps avec un sens inexorable. « J’ai été obligé, me disoit-il, de prendre tous les tons dans mon ouvrage ; il importe de savoir à quel degré de l’échelle il faut monter. » Par une suite naturelle, il exige dans un auteur de la bonne foi, de la bienséance dans la suite de ses opinions, et surtout qu’il soit conséquent. Il ne pardonne pas à Rousseau ses contradictions ; ainsi l’on peut dire qu’il calcule sa phrase et sa pensée, comme il calcule tout, qualité remarquable qui a pu naître de ses connoissances dans les mathématiques et de l’habitude de les expliquer. Il m’a dit qu’il les avoit étudiées avec soin et de bonne heure ; d’abord dans les écrits d’Euclide, et ensuite dans ceux du marquis de L’Hôpital[10]. A vingt ans, il avoit découvert le binôme de Newton, sans savoir qu’il eût été découvert par Newton, et cet homme vain ne l’a imprimé nulle part. J’étais bien aise d’en savoir la raison. « C’est, me répondit-il, que personne n’est obligé de m’en croire. » Il y a donc cette différence entre sa vanité et celle des autres que la sienne a fait ses preuves, si l’on peut s’exprimer ainsi. Cette différence vient de la trempe de son âme, âme droite, qui veut partout la bonne foi, et proscrit l’inconséquence.

[10] Dès ses plus jeunes années, lors même qu’il étoit écolier, il se passionna pour la géométrie. Cette passion fut telle, qu’il ne pouvoit se séparer des Élémens d’Euclide, dont il portoit toujours un exemplaire avec lui, et qu’en jouant à la paume avec ses camarades, il lui arrivoit souvent d’aller se cacher dans un coin, ou de s’enfoncer dans quelque allée solitaire pour ouvrir son livre et tâcher de résoudre un problème qui le tourmentoit. Un jour, entraîné par son goût extraordinaire pour le mouvement, il monta sur un clocher, en descendit ensuite avec une corde nouée, s’écorcha douloureusement les mains qui glissoient sur cette corde, et ne s’aperçut pas du mal qu’il s’étoit fait, tant il étoit occupé d’une proposition de géométrie qu’il n’avoit pu comprendre et qui se présenta tout à coup à son esprit, au moment où il descendoit.

Il me disoit, en parlant de Rousseau : « Je l’aimois assez ; mais lorsque j’ai vu ses Confessions, j’ai cessé de l’estimer. Son âme m’a révolté, et il m’est arrivé pour Jean-Jacques le contraire de ce qui arrive ordinairement : après sa mort, j’ai commencé à le mésestimer. » Jugement sévère, je dirai même injuste ; car j’avoue que les Confessions de Jean-Jacques n’ont pas produit sur moi cet effet. Mais il se pourroit que M. de Buffon n’eût pas dans son cœur l’élément par lequel on doit juger Rousseau. Je serais tenté de croire que la nature ne lui a pas donné le genre de sensibilité nécessaire pour connoître le charme ou plutôt le piquant de cette vie errante, de cette existence abandonnée au hasard et aux passions. Cette sévérité, ou plutôt ce défaut, qui se trouve peut-être dans l’âme de M. de Buffon, en annonce sous un autre rapport la beauté, et même la simplicité. Aussi, par une suite naturelle, il est facile à tromper, quel que soit l’ordre extrême qu’il mette dans ses affaires, et on vient d’en avoir la preuve.