Excelsæ turri, humilis columna.
Parenti suo, filius Buffon[5], 1785.
[5] A la haute tour, l’humble colonne.
A son père, Buffon fils, 1785.
On m’a dit que le père avoit été attendri jusqu’aux larmes de cet hommage. Il disoit à son fils : « Mon fils, cela te fera honneur. »
Il termina notre première entrevue, parce que ses douleurs de pierre lui reprirent. Il m’ajouta que son fils alloit me mener partout, et me feroit voir les jardins et la colonne. Le jeune comte de Buffon me conduisit d’abord dans toute la maison, qui est très bien tenue, fort bien meublée : on y compte douze appartemens complets ; mais elle est bâtie sans régularité, et, quoique ce défaut dût la rendre plutôt commode que belle, elle a encore de la beauté. De la maison nous parcourûmes les jardins, qui s’élèvent au-dessus. Ils sont composés de treize terrasses, aussi irrégulières dans leur genre que la maison, mais d’où l’on découvre une vue immense, de magnifiques aspects, des prairies coupées par des rivières, des vignobles, des coteaux brillans de culture, et toute la ville de Montbard ; ces jardins sont mêlés de plantations, de quinconces, de pins, de platanes, de sycomores, de charmilles, et toujours des fleurs parmi les arbres. Je vis de grandes volières où Buffon élevoit des oiseaux étrangers qu’il vouloit étudier et décrire. Je vis aussi la place d’une fosse qu’il avoit comblée, et où il avoit nourri des lions et des ours. Je vis enfin ce que j’avois tant désiré de connoître, le cabinet où travaille ce grand homme : il est dans un pavillon que l’on nomme la tour Saint Louis. On monte un escalier : on entre par une porte verte à deux battans ; mais on est fort étonné de voir la simplicité du laboratoire. Sous une voûte assez haute, à peu près semblable aux voûtes des églises et des anciennes chapelles, dont les murailles sont peintes en vert, il a fait porter un mauvais secrétaire de bois au milieu de la salle, qui est carrelée, et devant le secrétaire est un fauteuil : voilà tout. Pas un livre, pas un papier ; mais ne trouvez-vous pas que cette nudité a quelque chose de frappant ? On la revêt des belles pages de Buffon, de la magnificence de son style et de l’admiration qu’il inspire. Cependant ce n’est pas là le cabinet où il a le plus travaillé : il n’y va guère que dans la grande chaleur de l’été, parce que l’endroit est extrêmement froid. Il est un autre sanctuaire où il a composé presque tous ses ouvrages, le Berceau de l’Histoire naturelle, comme disoit le prince Henri, qui voulut l’aller voir, et où J.-J. Rousseau se mit à genoux et baisa le seuil de la porte. J’en parlois à M. de Buffon. « Oui, me dit-il, Rousseau y fit un hommage. » Ce cabinet a, comme le premier, une porte ouverte à deux battans. Il y a intérieurement un paravent de chaque côté de la porte. Le cabinet est carrelé, boisé et tapissé des images des oiseaux et de quelques quadrupèdes de l’Histoire naturelle. On y trouve un canapé, quelques chaises antiques couvertes de cuir noir, une table sur laquelle sont des manuscrits, une petite table noire : voilà tous les meubles. Le secrétaire où il travaille est dans le fond de l’appartement, auprès de la cheminée. C’est une pièce grossière de bois de noyer. Il étoit ouvert ; on ne voyoit que le manuscrit dont Buffon s’occupoit alors : c’étoit un Traité de l’aimant. A côté étoit sa plume ; au-dessus du secrétaire étoit un bonnet de soie grise dont il se couvre. En face, le fauteuil où il s’assied, antique et mauvais fauteuil sur lequel est jetée une robe de chambre rouge à raies blanches. Devant lui, sur la muraille, la gravure de Newton. Là Buffon a passé la plus grande et la plus belle portion de sa vie. Là ont été enfantés presque tous ses ouvrages. En effet, il a beaucoup habité Montbard, et il y restoit huit mois de l’année : c’est ainsi qu’il a vécu pendant plus de quarante ans. Il alloit passer quatre mois à Paris, pour expédier ses affaires et celles du Jardin du Roi, et venoit se jeter dans l’étude. Il m’a dit lui-même que c’étoit son plus grand plaisir, son goût dominant, joint à une passion extrême pour la gloire.
Son exemple et ses discours m’ont confirmé que qui veut la gloire passionnément finit par l’obtenir, ou du moins en approche de bien près. Mais il faut vouloir, et non pas une fois ; il faut vouloir tous les jours. J’ai ouï dire qu’un homme qui a été maréchal de France et grand général se promenoit tous les matins un quart d’heure dans sa chambre, et qu’il employoit ce temps à se dire à lui-même : « Je veux être maréchal de France et grand général. »[C] M. de Buffon me dit à ce sujet un mot bien frappant, un de ces mots capables de produire un homme tout entier : « Le génie n’est qu’une plus grande aptitude à la patience. » Il suffit en effet d’avoir reçu cette qualité de la nature : avec elle on regarde longtemps les objets, et l’on parvient à les pénétrer. Cela revient au mot de Newton. On disoit à ce dernier : « Comment avez-vous fait tant de découvertes ? — En cherchant toujours, répondit-il, et cherchant patiemment » Remarquez que le mot patience doit s’appliquer à tout : patience pour chercher son objet, patience pour résister à tout ce qui s’en écarte, patience pour souffrir tout ce qui accableroit un homme ordinaire.
Je tirerai mes exemples de M. de Buffon lui même. Il rentroit quelquefois des soupers de Paris à deux heures après minuit, lorsqu’il étoit jeune ; et, à cinq heures du matin, un savoyard venoit le tirer par les pieds et le mettre sur le carreau, avec ordre de lui faire violence, dût-il se fâcher contre lui. Il m’a dit aussi qu’il travailloit jusqu’à six heures du soir. « J’avois alors, me dit-il, une petite maîtresse que j’adorois : eh bien ! je m’efforçois d’attendre que six heures fussent sonnées pour l’aller voir, souvent même au risque de ne plus la trouver. » A Montbard, après son travail, il faisoit venir une petite fille, car il les a toujours aimées ; mais il se relevoit exactement à cinq heures. Il ne voyoit que des petites filles, ne voulant pas avoir de femmes qui lui dépensassent son temps[6].
[6] M. de Buffon a toujours été fortement occupé de lui même, et préférablement à tout le reste. Comme je savois que beaucoup de femmes avoient reçu son hommage, je demandois si elles ne lui avoient pas fait perdre de temps. Quelqu’un qui le connoissoit parfaitement me répondit : « M. de Buffon a vu constamment trois choses avant toutes les autres : sa gloire, sa fortune et ses aises. Il a presque toujours réduit l’amour au physique seul. Voyez un de ses discours sur la nature des animaux, où, après un portrait pompeux de l’amour, il l’anéantit d’un seul trait et le dégrade en prétendant prouver qu’il n’y a que du physique, de la vanité, de l’amour-propre dans la jouissance. C’est là qu’est son invocation à l’amour : « On l’a mise à côté de celle de Lucrèce », me dit-il un jour. Les femmes lui en ont voulu à la mort de cet effort ou de cet abus de raison. Mme de Pompadour lui dit à Versailles : « Vous êtes un joli garçon !… »
Voici maintenant comme il distribuoit sa journée, et on peut même dire comment il la distribue encore. A cinq heures il se lève, s’habille, se coiffe, dicte ses lettres, règle ses affaires. A six heures il monte à son cabinet, qui est à l’extrémité de ses jardins, ce qui fait presque un demi-quart de lieue, et la distance est d’autant plus pénible qu’il faut toujours ouvrir des grilles et monter de terrasses en terrasses. Là, ou il écrit dans son cabinet, ou il se promène dans les allées qui l’environnent. Défense à qui que ce soit de l’approcher : il renverroit celui de ses gens qui viendroit le troubler. Sa manière est de relire souvent ce qu’il a fait, de le laisser dormir pendant quelques jours ou pendant quelque temps. « Il importe, me disoit il, de ne pas se presser : on revoit alors les objets avec des yeux plus frais, et l’on y ajoute ou l’on y change toujours. » Il écrit d’abord ; quand son manuscrit est trop chargé de ratures, il le donne à copier à son secrétaire jusqu’à ce qu’il en soit content. C’est ainsi qu’il a avoué au théologal de Semur, homme d’esprit et son ami, qu’il avoit écrit dix-huit fois ses Époques de la Nature, ouvrage qu’il méditoit depuis cinquante ans. Je ne dois pas oublier de dire que M. de Buffon, qui a beaucoup d’ordre, a placé ainsi son cabinet loin de sa maison, non seulement pour n’être pas distrait[7], mais parce qu’il aime à séparer ses travaux de ses affaires. « Je brûle tout, me disoit-il ; on ne trouvera pas un papier quand je mourrai. J’ai pris ce parti-là en considérant qu’autrement je ne m’en tirerois jamais. On s’enseveliroit sous ses papiers. » Il ne conserve que les vers à sa louange, dont j’aurai occasion de parler dans un moment. Aussi, dans sa chambre à coucher, on ne trouve que son lit, qui est, comme la tapisserie, de satin blanc, avec un dessin de fleurs. Auprès de la cheminée est un secrétaire, où l’on ne voit, auprès du tiroir d’en haut, qu’un livre, qui est apparemment son livre de pensées. Auprès de son secrétaire, qui est toujours ouvert, est le fauteuil sur lequel il est toujours assis, et dans un coin de la chambre est une petite table noire pour son copiste.