Mais, quelle que soit mon avidité, Monsieur le comte, de vous voir et de vous entendre, je respecterai vos occupations, c’est-à-dire une grande partie de votre journée. Je sais que, tout couvert de gloire, vous travaillez encore ; que le génie de la nature monte avec le lever du soleil au haut de la tour de Montbard, et n’en descend souvent que le soir. Ce n’est qu’à cet instant que j’ose solliciter l’honneur de vous entretenir et de vous consulter. Je regarderai cette époque comme la plus glorieuse de ma vie, si vous voulez bien m’honorer d’un peu d’amitié, si l’interprète de la nature daigne quelquefois communiquer ses pensées à celui qui devroit être l’interprète de la société.

Je me rendis en effet à Montbard ; mais, à mon passage à Semur, qui n’en est distant que de trois lieues, j’appris que M. de Buffon enduroit des douleurs de pierre excessives, qu’il grinçoit des dents et frappoit du pied, lui qui a toujours affecté d’être plus fort que la douleur ; qu’il étoit enfermé dans sa chambre, et ne vouloit voir absolument personne, pas même ses gens ; qu’il ne souffroit auprès de lui aucun de ses parens, ni sa sœur, ni son beau-frère, et qu’il permettoit tout au plus à son fils d’entrer pendant quelques minutes. Je pris donc le parti de rester quelques jours à Semur, n’osant pas même envoyer savoir des nouvelles du malade, de peur d’être importun en lui annonçant mon arrivée.

Malgré mes précautions, je ne restai que trois jours à Semur. M. de Buffon apprit, par une lettre de Paris, que j’étois parti pour sa terre : il eut aussitôt, au milieu même de ses douleurs, l’attention de m’envoyer un exprès ; de me faire dire que, quoiqu’il ne vît personne, il vouloit me voir, qu’il m’attendoit chez lui, et me recevroit dans l’intervalle de ses souffrances.

Je partis à l’instant.

Quelle palpitation de joie me saisit lorsque j’aperçus de loin la tour de Montbard, les terrasses et les jardins qui l’environnent ! J’observois la position des lieux, la colline sur laquelle cette tour s’élève, les montagnes et les coteaux qui la dominent, les cieux qui la couvrent. Je cherchois le château de tous mes yeux. Je n’en avois pas assez pour voir la demeure de l’homme célèbre auquel j’allois parler. On ne peut découvrir le château que lorsqu’on y est ; mais, au lieu d’un château, vous vous imagineriez entrer dans quelque maison de Paris. Celle de M. de Buffon n’est annoncée par rien ; elle est située dans une rue de Montbard, qui est une petite ville. Au reste, elle a une très belle apparence.

En arrivant, je trouvai M. le comte de Buffon fils[A], jeune officier aux gardes, qui vint à ma rencontre et me conduisit chez son père. De quelle vive émotion j’étois pénétré en montant les escaliers, en traversant le salon, orné de tous les oiseaux enluminés, tels qu’on les voit dans la grande édition de l’Histoire naturelle ! Me voici maintenant dans la chambre de Buffon. Il sortit d’une autre pièce, et je ne dois pas omettre une circonstance qui m’a frappé, parce qu’elle marque son caractère : il ouvrit la porte, et, quoiqu’il sût qu’il y avoit un étranger dans son appartement, il se retourna fort tranquillement et fort longtemps pour la fermer ; ensuite il vint à moi. Seroit-ce un esprit d’ordre qui met dans tout la même exactitude ? C’est la tournure de M. de Buffon. Seroit-ce le peu d’empressement d’un homme qui, rassasié d’hommages, les attend plutôt qu’il ne les recherche ? On peut aussi le supposer. Seroit-ce enfin la petite adresse d’un homme célèbre, qui, flatté de l’avidité qu’on témoigne de le connoître, augmente encore avec art cette avidité en reculant, ne fût-ce que d’une minute, cette même minute où il satisfait votre désir, et se prodigue d’autant moins que vous le poursuivez davantage ? Cet artifice ne seroit pas tout à fait invraisemblable dans M. de Buffon. Il vint à moi majestueusement, en ouvrant ses deux bras. Je lui balbutiai quelques mots, avec l’attention de dire Monsieur le comte : car c’est à quoi il ne faut pas manquer. On m’avoit prévenu qu’il ne haïssoit pas cette manière de lui adresser la parole. Il me répondit en m’embrassant : « Je dois vous regarder comme une ancienne connoissance, car vous avez marqué du désir de me voir et j’en avois aussi de vous connoître. Il y a déjà du temps que nous nous cherchons. »

Je vis une belle figure, noble et calme. Malgré son âge de soixante-dix-huit ans, on ne lui en donneroit que soixante ; et ce qu’il y a de plus singulier, c’est que, venant de passer seize nuits sans fermer l’œil et dans des souffrances inouïes qui duroient encore, il étoit frais comme un enfant et tranquille comme en santé. On m’assura que tel étoit son caractère ; toute sa vie, il s’est efforcé de paroître supérieur à ses propres affections. Jamais d’humeur, jamais d’impatience. Son buste, par Houdon, est celui qui me paroît le plus ressemblant ; mais le sculpteur n’a pu rendre sur la pierre ces sourcils noirs qui ombragent des yeux noirs, très actifs sous de beaux cheveux blancs. Il étoit frisé lorsque je le vis, quoiqu’il fût malade ; c’est là une de ses manies, et il en convient. Il se fait mettre tous les jours des papillotes, qu’on lui passe au fer plutôt deux fois qu’une ; du moins, autrefois, après s’être fait friser le matin, il lui arrivoit très souvent de se faire encore friser pour souper. On le coiffe à cinq petites boucles flottantes ; ses cheveux, attachés par derrière, pendoient au milieu de son dos. Il avoit une robe de chambre jaune, parsemée de raies blanches et de fleurs bleues. Il me fit asseoir, me parla de son état, me fit des complimens sur le peu d’indulgence dont il prétendit que le public me favorisoit, sur l’éloquence, sur les discours oratoires. Pour moi, je l’entretenois de sa gloire, et ne me lassois point d’observer ses traits. La conversation étant tombée sur le bonheur de connoître jeune l’état auquel on se destine, il me récita sur-le-champ deux pages qu’il avoit composées sur ce sujet dans un de ses ouvrages. Sa manière de réciter est infiniment simple et commune, le ton d’un bonhomme, nul apprêt, levant tantôt une main, tantôt une autre, disant comme les choses lui viennent, mêlant seulement quelques réflexions[B]. Sa voix est assez forte pour son âge : elle est d’une extrême familiarité ; et, en général, quand il parle, ses yeux ne fixent rien ; ils errent au hasard, soit parce qu’il a la vue basse, soit plutôt parce que c’est sa manière. Ses mots favoris sont : tout ça, et pardieu, qui reviennent continuellement. Sa conversation paroît n’avoir rien de saillant, mais, quand on y fait attention, on remarque qu’il parle bien, qu’il y a même des choses très bien exprimées, et que de temps en temps il y sème des vues intéressantes.

Un des premiers traits de son caractère, c’est sa vanité : elle est complète, mais franche, et de bonne foi. Un voyageur (M. Target) disoit de lui : « Voilà un homme qui a beaucoup de vanité au service de son orgueil. »

On sera curieux d’en connoître quelques traits. Je lui disois qu’en venant le voir, j’avois beaucoup lu ses ouvrages. « Que lisiez-vous ? » me dit-il. Je répondis : « Les Vues sur la nature. — Il y a là, répliqua-t-il à l’instant, des morceaux de la plus haute éloquence ! » Ensuite il parla nouvelles et politique, contre son ordinaire, ce qui lui donna occasion de me faire lire une lettre de M. le comte de Maillebois sur les événemens de la Hollande. Il en vint, un moment après, à la mort du pauvre M. Thomas, pour me faire lire une lettre que son fils avoit reçue de Mme Necker, lettre étrange, où Mme Necker paroît déjà consolée de la perte de son ami intime, malgré l’emphase et l’enthousiasme qu’elle met à la décrire, en s’appuyant sur M. de Buffon, qu’elle célèbre avec plus d’emphase encore. Il y a une phrase qu’il me fit remarquer avec complaisance. Mme Necker, mettant un moment en parallèle ses deux amis, dit en parlant de M. Thomas : l’homme de ce siècle ; et, en parlant de M. de Buffon : l’homme de tous les siècles.

Le comte de Buffon fils venoit d’élever un monument à son père dans les jardins de Montbard. Auprès de la tour, qui est d’une grande élévation, il avoit fait placer une colonne avec cette inscription :