Je lisois un soir, à M. de Buffon, des vers de M. Thomas sur l’immortalité de l’âme. Il rioit : « Pardieu ! la religion nous feroit un beau présent, si tout ça étoit vrai ! » Il critiquoit ces vers sévèrement, mais avec justice, car il est inexorable pour le style, et surtout pour la poésie, qu’il n’aime pas. Il prétend qu’il est impossible dans notre langue d’écrire quatre vers de suite sans y faire une faute, sans blesser ou la propriété des termes, ou la justesse des idées. Il me recommandoit de ne jamais faire de vers. « J’en aurois fait tout comme un autre, me disoit-il ; mais j’ai bien vite abandonné ce genre, où la raison ne porte que des fers. Elle en a bien assez d’autres, sans lui en imposer encore de nouveaux. »

Ces vers me rappellent un petit mouvement de vanité plaisant, qui les suivit. Le matin du jour dont je parle, M. de Buffon, sous le prétexte de sa santé qui ne lui permettoit pas de se fatiguer à parcourir des papiers, m’avoit prié de lui faire la lecture d’une multitude de vers qu’on lui avoit adressés ; il les conservoit presque tous, quoique presque tous fussent médiocres. Quand on l’appeloit génie créateur, esprit sublime : « Eh ! eh ! disoit-il avec complaisance, il y a de l’idée, il y a quelque chose là. » Le soir, en écoutant les vers de M. Thomas, il me dit, avec une naïveté charmante : « Tout ça ne vaut pas les vers de ce matin. » Je veux joindre ici un autre trait du même genre : « Un jour, me disoit-il, que j’avais travaillé longtemps, et que j’avois découvert un système très ingénieux sur la génération, j’ouvre Aristote, et ne voilà-t-il pas que je trouve toutes mes idées dans ce malheureux Aristote ? Aussi, pardieu ! c’est ce qu’Aristote a fait de mieux. »

Le premier dimanche que je me trouvai à Montbard, l’auteur de l’Histoire naturelle demanda son fils, la veille au soir : il eut avec lui une longue conférence, et je sus que c’étoit pour obtenir de moi que j’allasse le lendemain à la messe. Lorsque son fils m’en parla, je lui répondis que je m’emmesserois très volontiers, et que ce n’étoit pas la peine de tant comploter pour me déterminer à une action de la vie civile. Cette réponse charma M. de Buffon. Lorsque je revins de la grand’messe, où ses douleurs de pierre l’avoient empêché d’aller, il me fit un million de remerciements de ce que j’avois pu supporter trois quarts d’heure d’ennui ; il me répéta que, dans une petite ville comme Montbard, la messe étoit d’obligation.

Quand Buffon sort de l’office, il aime à se promener sur la place, escorté de son fils, et entouré de ses paysans. Il se plaît surtout à paroître au milieu d’eux en habit galonné. Il fait le plus grand cas de la parure, de la frisure, des beaux habits : lui-même, il est toujours mis comme un vieux seigneur, et gronde son fils lorsqu’il ne porte qu’un frac à la mode. Je savois cette manie, et je m’étois muni pour m’introduire chez lui, d’un habit galonné, avec une veste chargée d’or. J’ai appris que ma précaution avoit réussi à merveille : il me cita pour exemple à son fils. « Voilà un homme ! » s’écrioit-il ; et son fils avoit beau dire que la mode en étoit passée, il n’écoutoit rien. En effet, c’est lui qui a imprimé, au commencement de son Traité sur l’Homme, que nos habits font partie de nous-mêmes. Notre machine est tellement construite, que nous commençons par nous prévenir en faveur de celui qui brille à nos yeux ; on ne le sépare pas d’abord de son habit ; l’esprit saisit l’ensemble, le vêtement et la personne, et juge par le premier du mérite de la seconde. Cela est si vrai que M. de Buffon a fini par s’y prendre lui-même, et j’ai opéré sur lui, avec mon habit, l’illusion qu’il vouloit communiquer aux autres. Que sera-ce surtout, si nous connoissons déjà le personnage dont nous approchons, si nous sommes instruits de sa gloire, de ses talens ? Alors le génie et l’or conspirent ensemble à nous éblouir, et l’or semble l’éclat du génie même.

Buffon s’est tellement accoutumé à cette magnificence, qu’il disoit un jour qu’il ne pouvoit travailler que lorsqu’il se sentoit bien propre et bien arrangé. Un grand écrivain s’assied à sa table d’étude, comme pour paroître dans nos actions solennelles nous produisons nos plus belles parures. Il est seul ; mais il a devant lui l’univers et la postérité ; ainsi, les Gorgias et les sophistes de la Grèce, qui étonnoient des peuples frivoles par l’éloquence de leurs discours, ne se montroient jamais en public que parés d’une robe de pourpre.

Il me reste à terminer la journée de M. de Buffon. Après son dîner, il ne s’embarrasse guère de ceux qui habitent son château, ou des étrangers qui sont venus le voir. Il s’en va dormir une demi-heure dans sa chambre, puis il fait un tour de promenade, toujours seul, et à cinq heures il retourne à son cabinet se remettre à l’étude jusqu’à sept heures ; alors il revient au salon, fait lire ses ouvrages, les explique, les admire, se plaît à corriger les productions qu’on lui présente, et sur lesquelles on le consulte, telle a été sa vie pendant cinquante ans[11]. Il disoit à quelqu’un qui s’étonnoit de sa renommée : « J’ai passé cinquante ans à mon bureau. » A neuf heures du soir il va se coucher, et ne soupe jamais ; cet infatigable écrivain menoit encore cette vie laborieuse jusqu’au moment où je suis arrivé à Montbard, c’est-à-dire à soixante-dix-huit ans ; mais, de vives douleurs de pierre lui étant survenues, il a été obligé de suspendre ses travaux. Alors, pendant quelques jours, il s’est enfermé dans sa chambre, seul, se promenant de temps en temps, ne recevant qui que ce soit de sa famille, pas même sa sœur, et n’accordant à son fils qu’une minute dans la journée. J’étois le seul qu’il voulût bien admettre auprès de lui ; je le trouvois toujours beau et calme dans les souffrances, frisé, paré même : il se plaignoit doucement de sa santé, il prétendoit prouver, par les plus forts raisonnemens, que la douleur affoiblissoit ses idées. Comme les maux étoient continus, ainsi que l’irritation des besoins, il me prioit souvent de me retirer au bout d’un quart d’heure, puis il me faisoit rappeler quelques momens après. Peu à peu les quarts d’heures devinrent des heures entières. Ce bon vieillard m’ouvroit son cœur avec tendresse ; tantôt il me faisoit lire le dernier ouvrage qu’il composait : c’est un Traité de l’Aimant ; et, en m’écoutant, il retravailloit intérieurement toutes ses idées, auxquelles il donnoit de nouveaux développemens, ou changeoit leur ordre, ou retranchoit quelques détails superflus ; tantôt il envoyoit chercher un volume de ses ouvrages, et me faisoit lire les beaux morceaux de style, tels que le discours du premier homme, lorsqu’il décrit l’histoire de ses sens, ou la peinture du désert de l’Arabie, dans l’article du Chameau, ou une autre peinture plus belle encore selon lui, dans l’article du Kamichi ; tantôt il m’expliquoit son système sur la formation du monde, sur la génération des êtres, sur les mondes intérieurs, etc. ; tantôt il me récitoit des lambeaux entiers de ses ouvrages, car il sait par cœur tout ce qu’il a fait ; et c’est une preuve de la puissance de sa mémoire, ou plutôt du soin extrême avec lequel il travaille ses compositions. Il écoute toutes les objections qu’on peut lui faire, les apprécie et s’y rend quand il les approuve. Il a encore une manière assez bonne de juger si les écrits doivent réussir, c’est de les faire lire de temps en temps sur son manuscrit même ; alors si, malgré les ratures, le lecteur n’est point arrêté, il en conclut que l’ouvrage se suit bien[12]. Sa principale attention pour le style, c’est la précision des idées, et leur correspondance ; ensuite il s’applique, comme il le recommande dans son excellent discours de réception à l’Académie française, à nommer les choses par les termes les plus généraux ; ensuite vient l’harmonie, qu’il est bien essentiel de ne pas négliger ; mais elle doit être la dernière attention du style.

[11] Indépendamment de ceux qui le consultoient sur leurs ouvrages, il étoit peu d’écrivains qui ne tinssent à honneur de lui faire hommage de leurs productions ; mais il lui restoit peu de temps pour lire les livres qu’on lui envoyoit, il se bornoit ordinairement à la table des chapitres, pour voir ceux qui paroissoient les plus intéressans ; dans les quinze dernières années de sa vie, il y a peu d’ouvrages qu’il ait lus autrement. Parmi les auteurs qui n’existent plus, outre ceux dont ci-après on verra qu’il conseille l’étude, il faisoit un cas particulier de Fénelon et de Richardson.

[12] Il avoit aussi une autre manière de juger ses ouvrages. Lorsqu’on les lui lisoit, il prioit son lecteur de traduire en d’autres mots certains morceaux dont la composition lui avoit beaucoup coûté : alors si la traduction rendoit fidèlement le sens qu’il s’étoit proposé, il laissoit le morceau tel qu’il étoit ; pour peu, au contraire, que l’on s’écartât du sens, il revoyoit le passage, cherchoit ce qui pouvoit y nuire à la clarté, et le corrigeoit.

C’est de l’histoire naturelle et du style qu’il aime le mieux à s’entretenir. Je ne sais même si le style n’auroit pas la préférence. Nul homme n’en a mieux senti la métaphysique, si ce n’est peut-être Beccaria ; mais Beccaria, en donnant le précepte, n’a pas également donné l’exemple comme M. de Buffon. « Le style est l’homme même, me répétoit-il souvent, les poètes n’ont pas de style, parce qu’ils sont gênés par la mesure du vers, qui fait d’eux des esclaves ; aussi quand on vante devant moi un homme, je dis toujours : Voyons ses papiers. » — Comment trouvez-vous le style de M. Thomas, lui demandois-je. — « Assez bon, me répondit-il, mais trop tendu, trop enflé. » — Et le style de Rousseau ? — Beaucoup meilleur ; mais Rousseau a tous les défauts de la mauvaise éducation : il a l’interjection, l’exclamation en avant, l’apostrophe continuelle. — Donnez-moi donc vos principales idées sur le style.

— Elles sont dans mon discours à l’Académie ; au reste, en deux mots, il y a deux choses qui forment le style, l’invention et l’expression. L’invention dépend de la patience ; il faut voir, regarder longtemps son sujet : alors il se déroule et se développe peu à peu, vous sentez comme un petit coup d’électricité qui vous frappe la tête, et en même temps vous saisit le cœur ; voilà le moment du génie, c’est alors qu’on éprouve le plaisir de travailler, plaisir si grand que je passois douze heures, quatorze heures à l’étude : c’étoit tout mon plaisir ; en vérité je m’y livrois bien plus que je ne m’occupois de la gloire : la gloire vient après, si elle peut ; et elle vient presque toujours. Mais voulez-vous augmenter le plaisir, et en même temps être original ? Quand vous aurez un sujet à traiter, n’ouvrez aucun livre, tirez tout de votre tête, ne consultez les auteurs que lorsque vous sentirez que vous ne pouvez plus rien produire de vous-même : c’est ainsi que j’en ai toujours usé. On jouit véritablement par ce moyen quand on lit les auteurs, on se trouve à leur niveau, ou au-dessus d’eux, on les juge, on les devine, on les lit plus vite. A l’égard de l’expression, il faut toujours joindre l’image à l’idée pour y préparer l’esprit ; on ne doit pas toujours employer le mot propre, parce qu’il est souvent trivial, mais on doit se servir du mot auprès. En général une comparaison est ordinairement nécessaire pour faire sentir l’idée, et, pour me servir moi-même d’une comparaison, je me représenterai le style sous l’image d’une découpure qu’il faut rogner, nettoyer dans tous les sens, afin de lui donner la forme qu’on lui désire. Lorsque vous écrivez, écoutez le premier mouvement, c’est en général le meilleur, puis laissez reposer quelques jours, ou même quelque temps ce que vous avez fait. La nature ne produit pas de suite, ce n’est que peu à peu qu’elle opère, après le repos et avec des forces rafraîchies ; il faut seulement s’occuper de suite du même objet, le suivre, ne pas se livrer à plusieurs genres. Quand je faisois un ouvrage, je ne songeois pas à autre chose. J’excepte cependant votre état, me dit M. de Buffon : vous avez souvent plusieurs plaidoyers à composer à la fois, et dans des matières peu intéressantes ; le temps vous manque, vous ne pouvez parler que sur des notes ; dans ces cas, au lieu de correction, il faut donner davantage à l’éloquence des paroles, c’en est assez pour des auditeurs. Pardieu, pardieu, la lettre que vous m’avez écrite (j’en ai cité la fin au commencement de cet article, pour avoir occasion d’en parler maintenant) fourniroit un beau parallèle entre l’interprète de la nature et l’interprète de la société. Faites cela dans quelques discours, le morceau produiroit un effet superbe. Il seroit curieux de considérer les bases des opinions, et de montrer combien elles sont flottantes dans la société. »