Je demandai ensuite à M. de Buffon quelle seroit la meilleure manière de se former ? Il me répondit qu’il ne falloit lire que les ouvrages principaux ; mais les lire dans tous les genres et dans toutes les sciences, parce qu’elles sont parentes, comme dit Cicéron, parce que les vues de l’une peuvent s’appliquer à l’autre, quoiqu’on ne soit pas destiné à les exercer toutes. Ainsi, même pour un jurisconsulte, la connoissance de l’art militaire, et de ses principales opérations, ne seroit pas inutile. « C’est ce que j’ai fait », me disoit l’auteur de l’Histoire naturelle. Au fond, l’abbé de Condillac a fort bien dit, à la tête de son quatrième volume du Cours d’éducation, si je ne me trompe, qu’il n’y a qu’une seule science, la science de la nature. M. de Buffon étoit du même avis, sans citer l’abbé de Condillac, qu’il n’aime pas, ayant eu jadis des discussions polémiques avec lui ; mais il pense que toutes nos divisions et classifications sont arbitraires, que les mathématiques elles-mêmes ne sont que des arts qui tendent au même but, celui de s’appliquer à la nature, et de la faire connoître. « Que cela ne nous effraye point au surplus. Les livres capitaux dans chaque genre sont rares, et au total ils pourroient peut-être se réduire à une cinquantaine d’ouvrages qu’il suffiroit de bien méditer. »
C’est surtout la lecture assidue des plus grands génies que me recommandoit M. de Buffon ; il en trouvoit bien peu dans le monde. « Il n’y en a guère que cinq, me disait-il, Newton, Bacon, Leibnitz, Montesquieu et moi. A l’égard de Newton, il a découvert un grand principe ; mais il a passé toute sa vie à faire des calculs pour le démontrer, et, par rapport au style, il ne peut pas être d’une grande utilité. » Il faisoit plus de cas de Leibnitz que de Bacon lui-même ; il prétendoit que Leibnitz emportoit les choses à la pointe de son génie, au lieu que chez Bacon les découvertes ne naissent qu’après de profondes réflexions ; mais il disoit en même temps que ce qui montroit mieux le génie de Leibnitz n’étoit peut-être pas dans la collection de ses ouvrages ; qu’il falloit le chercher dans les mémoires de l’Académie de Berlin. En citant Montesquieu, il parloit de son génie, et non pas de son style, qui n’est pas toujours parfait, qui est trop écourté, qui manque de développement. « Je l’ai beaucoup connu, me disoit-il, et ce défaut tenoit à son physique. Le président étoit presque aveugle, et il étoit si vif que la plupart du temps il oublioit ce qu’il vouloit dicter, en sorte qu’il étoit obligé de se resserrer dans le moindre espace possible. »
Enfin, j’étais bien aise de savoir ce que M. de Buffon me diroit de lui-même, comment il s’apprécioit ; et voici le tour dont je m’avisai.
Il m’avoit demandé à voir de mon style. Je craignois ce moment ; cependant l’extrême envie d’entendre ses observations et de me former par ses critiques me fit oublier les intérêts de mon amour-propre. Je lui récitai donc la seule chose dont je me souvinsse pour lors ; je vis avec plaisir qu’il ne corrigea qu’un seul mot, qu’il critiqua avec rigueur, mais avec raison, et il me dit avec sa franchise accoutumée : « Voilà une page que je n’écrirais pas mieux. » Enhardi par cette première réussite, il me parut plaisant d’écrire une autre page sur lui-même, et de la lui présenter. Il étoit téméraire d’oser ainsi juger le génie en présence du génie même. Je pris le parti de comparer l’invention de M. de Buffon avec celle de Rousseau, me doutant pour qui, sans injustice, pencheroit la balance. Voilà donc que je m’enferme le soir dans ma chambre, je prends l’Émile et le volume des Vues sur la Nature ; je me mets à lire alternativement une page de l’un, une page de l’autre ; j’écoutois ensuite les impressions que je ressentais intérieurement. J’en comptois les différentes espèces ; au bout d’une heure je parvins à les réaliser, et à les écrire[13]. Le lendemain je portai cette page à M. de Buffon ; je puis dire qu’il en fut prodigieusement satisfait. A mesure que je la lui lisois, il se récrioit, ou bien il corrigeoit quelques mots ; enfin il passa cinq jours à relire, à retoucher lui-même ce morceau. Continuellement il me faisoit appeller pour me demander si j’adhérois à tel changement ; je le combattois quelquefois, je me rendois presque toujours. M. de Buffon, depuis ce temps, ne mit plus de bornes à son affection pour moi. Tantôt il s’écrioit : « Voilà une haute conception, pardieu, pardieu, on ne peut pas faire mieux une comparaison, c’est une page à mettre entre Rousseau et moi. » Tantôt il me conjuroit de la mettre au net de ma main, et de la signer, et de permettre qu’il l’envoyât à M. et Mme Necker. Tantôt il m’engageoit à la faire insérer, sans me nommer, dans le Journal de Paris, ou dans le Mercure. Voulant me divertir un peu de la bonne et franche vanité du personnage, je lui demandai si je ne ferois pas bien d’envoyer en même temps aux journaux l’inscription que son fils venoit de lui dédier au pied de la colonne qu’il lui avoit élevée. « Pour une autre fois, me répondit-il ; il ne faut pas diviser l’attention. Ce sera le sujet de deux lettres. »
[13] C’est le PARALLÈLE suivant entre J. J. Rousseau et M. de Buffon, considérés sous le rapport de la pensée :
« En lisant, dans le dessein de comparer, les morceaux philosophiques du célèbre Rousseau, et de l’illustre auteur de l’Histoire naturelle, voici le parallèle que j’ai cru pouvoir établir entre ces deux grands écrivains.
« Rousseau a l’éloquence des passions, Buffon la parole du génie.
« Rousseau analyse chaque idée ; Buffon généralise la sienne, et ne daigne particulariser que l’expression.
« Rousseau démêle et réunit les sensations qu’un objet fait naître ; Buffon ne choisit que les plus grandes, et combine pour en comparer de nouvelles.
« Rousseau n’a rien écrit que pour des auditeurs, Buffon que pour des lecteurs.