« Dans les belles amplifications auxquelles s’est livré Rousseau, on voit qu’il s’enivre de sa pensée ; il s’y complaît, et tourne autour d’elle jusqu’à ce qu’il l’ait épuisée dans les plus petites nuances : c’est un cercle qui, dans l’onde la plus pure, s’élargit souvent au point de disparoître. Buffon, lorsqu’il présente une vue générale, donne à ses conceptions le mouvement qui naît de l’ordre, et ce mouvement, plus il est mesuré, plus il est rapide. Semblable à une pyramide immense, dont la base couvre la terre, et dont le sommet va se perdre dans le ciel, sa pensé audacieuse et assurée recueille les faits, saisit leur chaîne invisible, les suspend à leurs origines, élève toutes ces origines les unes sur les autres, et, se resserrant au lieu de croître, s’accélère en montant, et ne s’arrête qu’au point d’où elle embrasse et domine tout.
« Rousseau, par une suite de son caractère, se fait presque toujours le centre de ses idées : elles lui sont plus personnelles qu’elles ne sont propres au sujet, et l’ouvrage ne produit ou plutôt ne présente que l’ouvrier ; Buffon, par une connoissance de plus du sujet et de l’art d’écrire, rassemble toutes les opérations de l’esprit, pour révéler les mystères et développer les œuvres de la nature. Son style, formé d’une combinaison de rapports, devient alors un style nécessaire ; il grave tout ce qu’il peint, et il féconde en décrivant.
« Enfin, Rousseau a mis en activité tous les sens que donne la nature ; et Buffon, par une plus grande activité, semble s’être créé un sens de plus. »
Enfin, ne sachant quelle fête me faire, ni comment me témoigner sa joie, voici ce qu’il me dit un jour. Je ne devrois pas le dire ; car je vais tomber dans un amour-propre bien plus ridicule, et bien moins fondé que le sien ; mais la fidélité de ma narration exige que je dise tout : je parlerois même contre moi si cette même narration l’exigeoit. J’entendis donc un matin sa sonnette, dont il sonne toujours trois coups, et, l’instant d’après, son valet de chambre vint me dire : « M. de Buffon vous demande. » Je monte ; il vient à moi, m’embrasse, et dit : « Permettez-moi de vous donner un conseil. » Je ne savois où il en vouloit venir : je lui promis que tout ce qu’il voudroit bien me dire seroit reçu avec une entière reconnoissance. « Vous avez deux noms, me dit-il ; on vous donne dans le monde tantôt l’un, tantôt l’autre, et quelquefois tous les deux ensemble ; croyez-moi, tenez-vous-en à un seul : il ne faut pas que l’étranger puisse s’y méprendre. »
Il me parla ensuite avec passion de l’étude, du bonheur qu’elle assure ; il me dit qu’il s’étoit toujours placé hors de la société ; que souvent il avoit recherché des savans, croyant gagner beaucoup dans leur entretien ; qu’il avoit vu que, pour une phrase quelquefois utile qu’il en recueilloit, ce n’étoit pas la peine de perdre une soirée entière ; que le travail étoit devenu pour lui un besoin, qu’il espéroit s’y livrer encore pendant trois ou quatre ans qui lui restoient à vivre ; qu’il n’avoit aucune crainte de la mort ; que l’idée d’une renommée immortelle le consoloit ; que, s’il avoit pu chercher des dédommagemens de tout ce qu’on appelle des sacrifices au travail, il en auroit trouvé d’abondans dans l’estime de l’Europe et les lettres flatteuses des principales têtes couronnées. Ce vieillard ouvrit alors un tiroir, et me montra une lettre magnifique du prince Henri[G], qui étoit venu passer un jour à Montbard ; qui l’avoit traité avec une sorte de respect ; qui, sachant qu’après son dîner il avoit coutume de dormir, s’étoit assujetti à ses heures ; qui venoit de lui envoyer un service de porcelaine dont lui-même avoit donné les dessins, et où des cygnes sont représentés dans toutes leurs attitudes, en mémoire de l’histoire du Cygne, que M. de Buffon lui avoit lue à son passage ; enfin, qui lui écrivoit ces paroles remarquables : « Si j’avois besoin d’un ami, ce seroit lui ; d’un père, encore lui ; d’une intelligence pour m’éclairer, eh ! quel autre que lui ? »
M. de Buffon me montra ensuite plusieurs lettres de l’impératrice de Russie, écrites de sa propre main, pleines de génie, où cette grande femme le loue de la manière qui lui a été le plus sensible, puisqu’il est clair qu’elle a lu ses ouvrages, et qu’elle les a compris en savant. Elle lui mandoit : « Newton avoit fait un pas, vous avez fait le second. » En effet, Newton a découvert la loi de l’attraction, Buffon a démontré celle de l’impulsion, qui, à l’aide de la précédente, semble expliquer toute la nature. Elle ajoutoit : « Vous n’avez pas encore vidé votre sac au sujet de l’homme », faisant allusion par là au système de la génération, et Buffon s’applaudissoit d’avoir été plus entendu par une souveraine que par une Académie. Il me montra aussi des questions très épineuses que lui proposoit l’impératrice sur les Époques de la Nature ; il me confia les réponses qu’il y faisoit. Dans cette haute correspondance de la puissance et du génie, mais où le génie exerçoit la véritable puissance, je sentois mon âme attendrie, élevée ; la gloire paroissoit se personnifier à mes yeux ; je m’imaginois la toucher, la saisir, et cette admiration des souverains, forcés de s’humilier ainsi eux-mêmes devant une grandeur réelle, touchoit mon cœur, comme un hommage bien au-dessus de tous les honneurs qu’ils eussent pu décerner dans leur empire.
Je quittai peu de jours après ce bon et grand homme, emportant dans mon cœur un souvenir profond et immortel de tout ce que j’avois vu, de tout ce que j’avois entendu. Je me récitois, en m’éloignant, ces deux beaux vers de l’Œdipe de Voltaire :
L’amitié d’un grand homme est un bienfait des dieux,
Je lisois mon devoir et mon sort dans ses yeux.
Il étoit dit que j’aurois encore une fois le bonheur de le voir. En quittant Semur pour retourner à Paris, la poste me ramena par Montbard, contre mon attente. Je ne pus m’empêcher, quoiqu’il fût sept heures du matin, d’envoyer mon valet de chambre savoir des nouvelles de M. de Buffon. Il me fit dire qu’il vouloit absolument me voir. Lorsque je le revis, je me jetai dans ses bras, et ce bon vieillard me serra longtemps contre son sein, avec une tendresse paternelle[H]. Il voulut déjeuner avec moi, remplit ma voiture de provisions, et me parla pendant trois heures avec plus de chaleur et d’activité que jamais. Il sembloit m’ouvrir son âme et m’y laisser pénétrer à loisir ; l’amour de l’étude ne fut point oublié dans cet entretien.