Je consultai M. de Buffon sur un projet d’ouvrage que j’ai formé sur la législation, qui occuperoit, il est vrai, une grande partie de la vie, et peut-être la vie tout entière. Mais quel plus beau monument pourroit laisser un magistrat ? Nous en raisonnâmes longtemps. Il s’agiroit de faire une revue générale de tous les droits des hommes et de toutes leurs lois ; de les comparer, de les juger, et d’élever ensuite un nouvel édifice. Il approuva mes vues, m’encouragea ; il augmenta mon plan et en fixa la mesure. Il me persuada, comme c’étoit mon projet, de ne prendre que les sommités des choses, capita rerum, mais de les bien développer, quoique sans longueur, de resserrer l’ouvrage en un volume in-4o, ou deux tout au plus ; de le travailler sur quatre parties : 1o morale universelle, ce qu’elle doit être dans tous les temps et dans tous les lieux ; 2o législation universelle, prendre l’esprit de toutes les lois qui existent dans l’univers (comme je lui disois qu’il y auroit un bel ouvrage à faire sur la manière de rédiger une loi, en suivant toutes les circonstances possibles, où la raison humaine pourroit avoir à s’exercer ; il me dit que ce seroit la troisième partie de mon ouvrage) ; 3o d’une réforme qu’il voudroit introduire dans les différentes lois du globe ; 4o enfin, il m’ajouta qu’il y auroit une magnifique conclusion, qui seroit déterminée par un grand chapitre sur la nécessité et sur l’abus des formes. Par ce moyen on embrasseroit tous les objets possibles qui peuvent concerner la législation. Ce plan, quoique immense dans le détail, m’a paru très satisfaisant, et je me suis proposé de l’exécuter. Je sais tout ce qu’il m’en coûtera ; mais un grand plan et un grand but laissent du bonheur dans l’âme, chaque jour qu’on se met à l’œuvre. M. de Buffon ne me cacha point, et je le sentois bien, que j’aurais plus à travailler qu’un autre, ayant en outre à remplir les devoirs de ma charge, qui suffisoient pour absorber un homme ; mais quelle supériorité une pareille étude constamment suivie, ne me donnoit-elle pas, même pour remplir ces mêmes devoirs ? Il me conseilla donc de ne les points négliger ; mais il m’avertit qu’avec de la patience et de la méthode je m’apercevrois chaque jour du progrès et de la vigueur de mon intelligence. Il m’exhorta à faire comme lui, à prendre un secrétaire uniquement pour ce travail. En effet, M. de Buffon s’est toujours beaucoup fait aider ; on lui fournissoit des observations, des expériences, des mémoires, et il combinoit tout cela avec la puissance de son génie. J’en ai trouvé une fois la preuve dans le peu de papiers qu’il avoit laissés dans un carton : je vis un mémoire sur l’aimant, auquel il travaille, envoyé par le comte de Lacépède, jeune homme plein d’ardeur et de connoissances.

Buffon a raison : il y a mille choses qu’il faut laisser à des manœuvres, autrement on seroit écrasé, et on n’arriveroit jamais à son but. Il me dit que dans le temps de ses plus grands travaux il avoit une chambre remplie de cartons, qu’il a depuis brûlés. Il me fortifia dans la résolution de ne point consulter les livres, de tirer tout de moi-même, de ne les ouvrir que quand je ne pourrais plus aller plus loin que le point où je me trouvois. Encore parmi les livres il me conseilla de ne lire que l’histoire naturelle, l’histoire et les voyages : il avoit bien raison. La plupart des hommes manquent de génie, parce qu’ils n’ont pas la force ni la patience de prendre les choses de haut : ils partent de trop bas, et cependant tout doit se trouver dans les origines. Quand on connoît l’histoire naturelle d’un peuple, on doit trouver sans peine quelles sont ses mœurs, quelles sont ses lois. On trouveroit presque son histoire civile tout entière ; mais, quand on connoît de plus son histoire civile, on doit encore plus aisément découvrir et juger ses lois, en les combinant soit avec sa constitution, soit avec les événemens.

« Je ne suis pas en peine de vous, me disoit M. de Buffon, pour la première partie, savoir pour la morale universelle : vous vous en tirerez bien, il suffit d’avoir une âme droite et un esprit pénétrant et juste ; mais c’est lorsqu’il s’agira de découvrir et classer cette multitude innombrable d’institutions et de lois : voilà un grand effort, et digne de tout le courage humain. » Je ne pus m’empêcher de lui faire une observation délicate : « Et la religion, Monsieur, comment nous en tirerons-nous ? » Il me répondit : « Il y a moyen de tout dire ; vous remarquerez que c’est un objet à part ; vous vous envelopperez dans tout le respect qu’on lui doit à cause du peuple : il vaut mieux être compris d’un petit nombre d’intelligens, et leur suffrage seul vous dédommage de n’être point compris par la multitude. Quant à moi, je traiterais avec un égal respect le christianisme et le mahométisme. »

Ainsi s’écouloient les heures dans ces entretiens de gloire et d’espérance. Je ne pouvois m’arracher du sein de ce nouveau père que la science et le génie m’avoient donnés. Il fallut enfin le quitter : ce ne fut pas sans être resté longtemps dans les plus étroits embrassemens, et sans une promesse réitérée de me nourrir beaucoup de ses ouvrages, qui contiennent toute la philosophie naturelle, et de le cultiver en même temps avec une assiduité filiale le reste de sa vie.

Voilà tout ce que je sais sur M. de Buffon. Comme ces détails ne sont que pour moi, je m’y suis étendu avec complaisance, et avec une sorte de vénération.

NOTES

[A] Page 3, ligne 22. Il a péri sur l’échafaud quelques jours avant le 9 thermidor, en prononçant avec calme et avec dignité ces mots : « Citoyens, je me nomme Buffon. » Ils prouvent qu’il avoit l’âme élevée et la conscience du respect que son nom devoit inspirer à tout autre qu’à des assassins et à des bourreaux. (Note de l’édition de l’an IX.)

[B] 6, 10. Première édition : « Mêlant seulement quelques inflexions. »

[C] 11, 5. Ne seroit-ce pas M. de Belle-Isle ? (Note de l’édition de l’an IX.)

[D] 22, 12. Antoine Bougot, dit le père Ignace, né à Dijon en 1721, mort à Buffon, le 1er juillet 1798. Voir sa biographie dans Buffon, sa famille et ses collaborateurs, mémoires de M. Humbert Bazille, édités par M. Henri Nadault de Buffon : Paris, 1863, in-8, pages 405-415. Le même ouvrage contient (pages 416-420) une notice sur Marie-Madeleine Blesseau, dont il a été question plus haut.