Tout le monde sçait que de l’eau contenuë dans un vase que l’on entoure de sel & de neige, se glace, quelque chaud que soit l’Atmosphere, dès que le Sel commence à fondre la neige; mais si au lieu de sel on met de l’Esprit de Nitre avec la Neige, le froid qui se produit alors, fait baisser le Thermometre à 72 degrés au-dessous de la congélation: c’est Faheinrheit qui fit le premier cette expérience, & elle nous prouve invinciblement qu’il y a encore beaucoup de Feu dans la glace naturelle, puisqu’on peut produire une sorte de froid, qui surpasse de 72 degrés celui qui fait geler l’eau sur la terre. Et qui osera mettre des bornes à cette puissance d’exciter le froid! Ainsi cette expérience nous fait voir que nous ne connoissons pas plus les bornes de la congélation, que celles de la chaleur.

Ces particules sont les Sels & les Nitres dont l’air est chargé. Il y a grande apparence que les congélations naturelles s’operent de la même maniere que nos congélations artificielles, & que les particules de Sel & de Nitre, que le Soleil éleve dans l’air, & qui retombent ensuite sur la terre, s’insinuent dans l’eau, bouchent ses pores, & se fichant comme autant de cloux entre ses interstices, en chassent les particules de Feu, & font enfin que cette eau passe de l’état de fluide, à celui de solide: ainsi l’absence du Feu est une des causes de la congélation, mais elle n’en est pas la seule cause, car quoiqu’il soit vrai que dans toute congélation les particules de Feu s’envolent d’entre les pores de l’eau, cependant sans les particules roides qui s’y insinuent, l’absence seule du Feu ne suffiroit pas pour la réduire en glace: c’est ce qui paroît encore dans les liqueurs spiritueuses, comme l’Eau forte, l’Esprit de Vin, &c. qui ne gelent point, quoique, dans le froid, il se retire beaucoup de particules de Feu de leur pores.

Pourquoi l’Esprit de vin & d’autres liqueurs ne gelent point. Ces liqueurs qui ne gelent jamais dans nos climats reçoivent à la verité des parties frigérifiques comme celles qui se gelent, mais vraisemblablement ces particules frigérifiques ne fermentent point avec ces liqueurs comme elles font avec l’eau; ce qui fait qu’elles ne se gelent point, & que l’eau gele.

Plus on examine les congélations, plus on se persuade que les particules de Sel & de Nitre qui s’introduisent dans l’eau, en sont la cause.

1o. Les lieux qui abondent en glace & en neige, sont tous remplis de Sel & de Nitre; ainsi il y a des pays où il gele la nuit du jour le plus chaud: telle est la partie septentrionale de la Perse & de l’Armenie. M. de Tournefort, que l’amour des Sciences entraîna jusques dans ces pays, a remarqué qu’ils abondent en Nitre & en Sel; le Soleil qui y est très-chaud, éleve le jour, par sa chaleur, ces particules nitreuses, & elles retombent la nuit sur la terre où elles s’insinuent dans l’eau, & la gelent malgré les particules de Feu qui ont pénétré dans cette eau pendant le jour, par la présence du Soleil.

2o. Lorsqu’un pays abonde en ces sortes de particules nitreuses & salines, la chaleur du Soleil doit les élever de la terre pendant l’Eté, plus que pendant l’Hiver, car elle est beaucoup plus forte; ainsi il doit geler l’Eté dans ces pays, & c’est ce qui arrive en plusieurs endroits de l’Italie, de la Suisse & de l’Allemagne où il y a des Lacs, & même un Fleuve dans l’Evêché de Bâle, qui, au rapport de Scheuchserus, ne gele que dans l’Eté.

On connoît la sçavante Description que M. de Boze a faite des Grottes de Besançon, & l’on sçait que ces Grottes dans le plus fort de l’Eté, sont pleines de glace, & que plus il fait chaud, plus cette glace est épaisse; il sort de ces Grottes pendant l’Hiver, une espece de fumée, laquelle annonce la liquéfaction de cette glace, & un ruisseau qui est dans le milieu de la Grotte, gele l’Eté, & coule l’Hiver. M. de Billerez a examiné la terre qui couvre & entoure ces Grottes, & il l’a trouvée pleine de Nitre, & de Sel ammoniac; le Soleil fond ces Sels bien plus facilement l’Eté que l’Hiver, ces Sels coulent dans ces Grottes par des fentes, & l’eau qu’elles contiennent, se glace d’autant plus, que l’Eté étant plus chaud, le Soleil fait fondre une plus grande quantité de ces Sels: or que la glace de ces Grottes en contienne beaucoup, cela est certain, car lorsqu’on la fait fondre & évaporer, il reste dans le fond, une terre qui a le même goût à peu-près que les Yeux d’Ecrevisses.

Pourquoi de l’eau entourée de glace & de Sel, gele sur le Feu. 3o. Si l’on met de la Neige & du Sel autour d’un vase plein d’eau, & que l’on mette le tout sur le Feu, l’eau qui est dans le vase se gelera d’autant plus vîte que le Feu sera plus grand, & que la Neige sera plutôt fonduë, ce qui ne peut venir que de ce que le Feu chasse d’entre les pores de la Neige, les parties roides qu’elle contenoit, & que ces particules s’insinuent dans l’eau & la gelent; car on ne dira pas, je crois, que le Feu prive l’eau du vase, des particules de Feu qu’elle contenoit, ni qu’il diminuë leur mouvement; c’est de la même maniere que la Neige & le Sel font geler l’eau sans être dessus le Feu, car le Feu ne fait qu’accélérer sa congélation.

Il n’y a point de pays dont la terre ne contienne de ces particules salines & nitreuses, que j’appelle parties frigérifiques, mais les régions qui en contiennent le moins, sont, toutes choses d’ailleurs égales, beaucoup moins froides que les autres.

Je dis, toutes choses d’ailleurs égales, car il y a des vents qui apportent ces sortes de particules avec eux, c’est ce dont on ne peut douter, si on fait attention aux effets qu’ils produisent.