— En effet, un sou…
— Eh bien, jetez-la, c’est une vulgaire contrefaçon.
— Et la vraie, l’avez-vous vue ?
— Moi ? Jamais. Je ne suis ici que depuis trois mois ; j’ai bien le temps de la voir.
— Où pourrais-je la trouver ?
— A Jéricho peut-être… Sur la montagne de la Quarantaine…
— Je la chercherai, déclarai-je plutôt pour moi que pour le secrétaire.
Le lendemain, je partis pour Jéricho à deux heures de l’après-midi : de Jérusalem, il y a six bonnes heures de cheval. Pendant la première heure, on reste sur la montagne, car Sion est à neuf cents mètres au-dessus du niveau de la mer. A cette heure, il fait déjà frais en Palestine et, dans la marche vers Jéricho, on a le soleil derrière le dos. Aussi le voyage est-il délicieux au début. Puis, on commence à descendre, à descendre continuellement, entre des collines arides, s’abaissant par degrés, formant une interminable série d’entonnoirs, au-dessus desquels le ciel paraît s’éloigner de plus en plus, tandis que le voyageur a l’air de s’enfoncer dans un trou, toujours plus étroit, plus solitaire, plus étouffant. Ce n’est pas un paysage de tristesse ; la tristesse a ses attraits et l’horreur ses séductions : c’est un passage de cauchemar, qui rappelle les rêves dans lesquels on tombe lentement d’une tour, on descend par une corde qui ondoie sous le vent, on marche dans un souterrain sans issue. Ainsi, pendant cette route interminable, aux circuits arrondis, le malheureux pèlerin cherche en vain du regard une maison, un arbre ; il voit disparaître l’air et la lumière ; oppressé, il ressent un désir irrésistible de remonter vers l’air libre, vers la pleine lumière, vers Jérusalem ; mais ses mains sont incapables d’imprimer le moindre mouvement aux rênes ; le cauchemar paralyse sa volonté et son cheval le rapproche toujours de Jéricho. Le soir tombe. Ces parages ne sont pas sans danger, livrés sans défense aux incursions des Bédouins pillards, appartenant aux tribus du Jourdain ; mais toutes ces roches jaunes et nues qui s’élèvent vers le ciel sont tellement déprimantes qu’il n’y a pas de place dans l’âme pour la peur. L’air devient presque irrespirable. Jéricho apparaît dans une grande plaine encaissée avec ses trois ou quatre maisons, ses vingt ou trente cabanes.
— Est-ce là Jéricho ? demandai-je au drogman.
— Oui.