— Il n’y a pas autre chose ?

— Rien autre.

Et comment pourrait-il en être autrement ? La terre serait fertile, mais la température, l’été et l’hiver, est si chaude que peu de personnes peuvent y vivre.

— A quel niveau est Jéricho ?

— A quatre cents mètres au-dessous de la Méditerranée, répond le drogman. C’est l’endroit le plus bas de la terre.

Cela suffit pour m’enlever le peu de souffle qui me reste ; j’ai peine à comprendre comment Jéricho pouvait être une cité florissante et glorieuse du temps de Jésus. Elle se nommait Rihha ; son pain se vendait dans toute la Palestine. Elle était pleine d’agriculteurs et de commerçants. Comment vivaient-ils ? Il est certain que de grands cataclysmes atmosphériques ont dû changer pour toujours l’aspect du pays de Jésus : de vastes régions sont désertes, des villes entières ont été détruites, les habitants ont péri et l’homme a disparu. Les Écritures parlent des trompettes du jugement, tellement retentissantes qu’elles firent tomber les murs de Jéricho ; maintenant pas une âme n’apparaît au milieu des quelques maisons du village et je ne sais où passer la nuit. Un hôtel qui contient quelques chambres est fermé à cause de la chaleur des derniers jours d’avril. L’hospice russe, qui reçoit les pèlerins de toutes les religions, n’admet plus personne dès le 15 mai.

Je suis forcée d’aller demander l’hospitalité dans une petite maison que tiennent deux vieilles demoiselles russes. Pour trois francs, on me donne une chambre ; le drogman, lui, devra se contenter du divan de la salle à manger, et les voituriers dormiront par terre près de l’écurie. Je frappe à une barrière, il est huit heures et il fait nuit ; personne ne répond. Je refrappe ; enfin une vieille femme apparaît, portant une lanterne. Vêtue de gris, avec une étroite coiffe blanche et un grand fichu blanc sur les épaules, elle ressemble à une religieuse. Le drogman lui adresse la parole en arabe, et elle nous montre le chemin. Les chevaux restent à l’écurie ; quant à nous, nous suivons un sentier rustique sous une treille ; je lève les yeux, et j’aperçois les étoiles à travers les feuilles. Malgré l’obscurité, je devine une végétation très florissante ; seulement, mes poumons oppressés ne fonctionnent plus, sous cette atmosphère de plomb, et le contraste de ce jardin fleuri avec l’angoisse de l’étouffement est cruel.

La maison est cachée sous les arbres. Ma chambre est au rez-de-chaussée : la porte s’ouvre vis-à-vis de la treille ; j’ai trois fenêtres pour établir la ventilation ; mais y a-t-il du vent ? le vent a-t-il jamais existé dans ce pays ? Cette petite maison, cette chambre, ces deux lits enveloppés de moustiquaires ont un aspect mystérieux. J’adresse la parole à la vieille en français, elle ne me comprend pas ; en grec, même résultat ; elle ne connaît que le russe et un peu l’arabe. Je lui fais dire par le drogman d’enlever la lampe à pétrole et de me donner une bougie. Cela l’étonne. Autour de la chambre, il y a d’autres portes fermées et j’entends au-dessus de ma tête craquer le plancher de bois. Tout cela est si nouveau, si étrange, que j’ai la sensation d’être en pleine aventure. Qui habite cette maison ? Y a-t-il d’autres voyageurs ? Qui sont ces deux vieilles ? Qui a couché hier dans cette chambre, dans ce lit ? Ceux qui y ont dormi se sont-ils réveillés vivants, comme les héros de Ponson du Terrail ? Tout cela, je le pense sans le dire ; la vieille disparaît et le drogman s’éloigne.

Fermer les fenêtres et la porte me semble une bonne précaution, mais, un quart d’heure après, je suis si oppressée que j’ouvre une croisée, puis la seconde, puis la troisième, et enfin je sors, je vais me promener sous la treille. La nuit est déjà avancée, les étoiles brillent ; seulement il est impossible de respirer. Jéricho me fait l’effet d’un grand coup de poing donné par le bon Dieu sur la croûte terrestre. Quelque chose de blanc attire mon attention. Ce sont de fines campanules. De temps en temps, s’élèvent des bruits étranges dans le jardin, des frôlements d’animaux peut-être… dans la maison aussi montent des rumeurs bizarres. Impossible de dormir par cette chaleur qui donne le vertige, dans cette demeure inquiétante, dans ce lit où les cousins vous dévorent, près de ce jardin délicieux, mais qui doit être plein de bêtes venimeuses.

Le matin, avant de partir pour le Jourdain, je fis demander à la vieille Russe s’il y avait des roses à Jéricho.