— Ils rient, ou bien nous nous battons un peu !
Combien de fois le brave cœur m’a distraite, pendant les longues étapes, en me décrivant les pays qu’il avait visités et que je ne verrai jamais. Que de profils de voyageurs il a fait défiler devant moi ! Il ne se taisait que pour me donner à boire, allumer une allumette, serrer les sangles de mon cheval, surveiller le chemin. Lorsqu’on approchait des hôtels, il partait pour faire tout préparer. Jamais il n’avait ni faim ni sommeil. Partout, à Jérusalem, à Bethléem, il me rendait d’inappréciables services. Il était religieux et me laissait toujours prier en paix ; si, quand il retournait dans l’église, il me voyait encore à la même place, il s’en allait tranquillement. Marié et père de deux enfants, il avait perdu une petite fille et ne pouvait s’en consoler. Il adorait sa profession et aurait voulu partir tous les jours, pour de longues excursions, jusqu’à ce que ses jambes eussent pris la forme d’un cercle et ses épaules, celle d’un point d’interrogation ! Il me décrivait les beautés de l’Asie Mineure et de Bagdad, la ville des Mille et une Nuits, et me proposait d’y aller. Ravie, je disais toujours oui ; et lui, sans se douter que ce voyage en Palestine représentait un effort sublime de ma part, il me croyait naïvement. Issa Cobrously était un fanatique de la locomotion : son bonheur consistait à vivre sous la tente, à chercher toujours de nouveaux horizons. Il avait l’âme d’un explorateur. Son adoration pour Gordon-Pacha, le mystique général anglais, n’avait pas de bornes : il ne pouvait croire à sa mort ; il espérait le revoir. Pauvre compagnon ! Un jour, à l’hôtel, on lui dit que j’écrivais, que j’avais fait des livres, et cela me déplut beaucoup, car il commença à me parler d’une Anglaise, qui écrivait aussi et qu’il avait accompagnée dans un de ses voyages. La poésie de mon incognito s’évanouit. J’essayai vainement de lui persuader que j’écrivais par caprice, qu’on imprimait mes livres à mon insu, que personne ne les lisait. Il me regardait, en souriant, sans me croire. Il me pria d’écrire quelque chose contre Cook, son ennemi, celui qui a fait perdre leur gagne-pain à tous les drogmans de la Palestine, qui les a réduits à gagner dix ou quinze francs au lieu de trente ou quarante ! Il détestait sir Thomas Cook autant que Mahomet, et en voulait à la reine d’Angleterre de l’avoir fait baronnet. Je lui promis de le satisfaire, et je le ferai certainement : un jour, j’écrirai un article contre Cook, bien que ce soit injuste, et j’enverrai le journal au bon drogman. Il fut si fidèle jusqu’au dernier moment ! Après avoir fermé les valises, compté l’argent, fait les dépêches, mis les lettres à la poste et donné les pourboires à tous, il me rappela ma promesse d’aller avec lui à Bagdad ; de lui envoyer mon mari, mes amis, et de leur donner son adresse, car il voulait servir de guide jusqu’à la plus extrême vieillesse, vivre en plein air, au soleil, sous les étoiles, et travailler jusqu’à la fin pour sa famille. Il fit des difficultés pour recevoir le pourboire que je lui offris affectueusement, lui qui avait sauvegardé ma vie, veillé pendant si longtemps sur ma santé, sur mon bien-être et sur mes plaisirs. Il était ému, et moi, je pleurais presque. Je pensais qu’on va une seule fois à Jérusalem en sa vie ; que je ne verrais plus le saint Sépulcre, Gethsémani, Nazareth ; que je n’irais jamais à Bagdad, et que je quittais pour toujours mon bon chien fidèle, Issa Cobrously. Quant à lui, habitué aux grands déplacements des étrangers, il croyait fermement que j’irais acheter des turquoises à Damas et des perles à Golconde. Il me dit : au revoir. Dans mon cœur, je lui dis : adieu. En crayonnant ici ses traits, je remplis mon rôle de chroniqueur : je fais connaître un être bon et fidèle, un cœur simple et courageux.
III
Les adieux.
La veille au soir, j’avais pris congé du sympathique et intelligent consul italien à Jérusalem, M. Mina, et de sa femme. Je les avais affectueusement remerciés de toutes leurs amabilités, pendant mon séjour. Je partais le lendemain pour Jaffa, où je devais m’embarquer à destination de Constantinople : mon pèlerinage en Terre Sainte était fini. J’avais demandé que personne ne vînt à la gare me serrer une dernière fois la main. Je n’aime pas cela. Mille préoccupations vulgaires viennent distraire le voyageur, assis dans son compartiment, au milieu de ses paquets, et, quoique tristes, les adieux se ressentent de la hâte banale et monotone d’un départ. J’allai, le même soir, saluer une dernière fois mes bons franciscains, mes chers frères en saint François, qui m’avaient si souvent soutenue moralement, pendant six semaines. Ces religieux, dont la gaieté est toujours égale dans n’importe quelle circonstance de la vie, s’aperçurent bien vite de la tristesse qui m’accablait, au moment où j’allais quitter cette atmosphère de foi, de tendresse et de pitié : ils firent l’impossible pour me consoler ; ils me comblèrent de scapulaires, de petites reliques, de médailles, et ceux qui devaient ailler en Italie me donnèrent rendez-vous dans notre pays. Seul, un des plus âgés secoua la tête, et, sentant bien qu’il ne quitterait plus la Palestine et que je n’y retournerais pas, il me bénit pour la vie et la mort. Les autres religieux souriaient doucement ; voyant qu’ils ne parvenaient pas à dissiper ma profonde mélancolie, ils me donnaient des conseils pour le prochain voyage, que je ne manquerais pas de faire au pays de Jésus. Très tendrement, ils me reprochaient de ne pas être descendue dans leur hospice avec les pèlerins et exigeaient que je n’oubliasse pas de les prévenir, avant mon arrivée, lorsque je reviendrais. Je leur promis tristement tout ce qu’ils voulurent : je paraissais vraiment sincère et décidée à revenir, et ils eurent l’air de me croire. Mais le vieillard, qui m’avait bénie, me dit, au milieu du silence :
— Si je vis encore quand votre livre sera terminé, envoyez-le-moi.
Je me tus et détournai la tête pour lui cacher mon émotion. Je sortis de Casa-Nova et, précédée d’un cavass portant une lanterne, car les rues de Jérusalem ne sont pas éclairées, je retournai à l’hôtel, où je trouvai des Anglais prenant le thé, avec des rôties au beurre.
Une coutume religieuse exige qu’au départ, comme à l’arrivée, on se rende au saint Sépulcre. Le lendemain matin, bien qu’un peu nerveuse, j’allai donc, pour la dernière fois, à l’église qui contient la Tombe la plus auguste du monde entier. Il faisait très beau ; les rues étaient très animées et la blonde lumière du soleil éclairait joyeusement les maisons turques, juives, chrétiennes, les jardins et les ruines. Des centaines d’oiseaux gazouillaient sur l’arc ogival et sur la façade de l’église. Ils avaient fait leur nid au milieu des pierres et nul ne venait troubler leurs ébats. Dans le temple, c’était le va-et-vient accoutumé de prêtres de toutes les sectes chrétiennes, de moines de l’Église latine, de croyants, de curieux et de mendiants. A peine entrée, je me sentis soudain distraite et indifférente. Ce fut en vain qu’appuyée contre le marbre du tombeau j’essayai de me recueillir pour cette suprême prière. Je ne trouvai pas en mon cœur la moindre trace d’enthousiasme religieux. Je pensais malgré moi à mille détails futiles : à mes bagages, à mes dépêches, aux pourboires que je devais donner, à l’hôtel où je comptais descendre à Constantinople, et tout cela froidement, sans y prendre aucun intérêt. J’étais insensible et glacée. Je demeurai quelque temps dans cet état, espérant toujours un changement, un peu d’émotion, l’ombre d’un regret, une grâce du ciel. Mais rien n’y fit. Cette torpeur de l’esprit n’était pas nouvelle pour moi et je connaissais cette horrible aridité, cette atroce indifférence. Souvent l’âme se refroidit ainsi, tout à coup, quand elle a longuement vibré sous des émotions répétées. Sur cette Terre sacrée, j’avais épuisé mes forces spirituelles et vivement ressenti la puissance de la foi, de l’amour et du mysticisme. Peut-être mes facultés sentimentales étaient-elles épuisées ? Quoi qu’il en soit, j’étais, pour le moment, incapable d’aucun élan religieux et j’eus un instant de révolte contre mon apathie stupide ; puis, je me résignai. Je quittai le Sépulcre comme si je sortais d’un bureau télégraphique, après avoir envoyé une dépêche banale. Je revins à l’hôtel, calme comme un touriste satisfait d’avoir le temps de fermer ses malles, de régler sa note, de donner ses pourboires et de laisser au concierge sa nouvelle adresse, pour faire suivre ses correspondances. Ce furent en effet ces banales occupations, qui me retinrent dans ma chambre, où le drogman et le garçon m’aidèrent à terminer mes paquets. Aucun accroc. Tout était prêt, je n’avais rien oublié. Le portefaix pour les bagages était là, Issa attendait mes ordres et une voiture stationnait sur la route de Bab-el-Khalil. Tout à coup, j’éprouvai une de ces secousses intérieures, un de ces avertissements imprécis, mais profonds, qui vous troublent : j’avais oublié quelque chose. Je procédai à une inspection sérieuse de tous les meubles, je comptai mes paquets, je fouillai dans mes poches. Rien d’anormal. Mais l’impression persistait, augmentait même. Je cherchai dans ma mémoire si toutes les formalités étaient accomplies. Le passeport était visé, les télégrammes envoyés à Naples, les lettres mises à la poste. Le bureau du Lloyd avait bien été prévenu, ma cabine était bien retenue. Tout avait été fait, mais plus vivante encore la voix intérieure répétait : Tu as oublié quelque chose. Souviens-toi ! Souviens-toi ! Très tourmentée, je descends lentement l’escalier, saluée par les patrons, les secrétaires, les domestiques et les portiers de l’hôtel. J’étais déjà sur le seuil et je m’apprêtais à monter en voiture, me demandant si j’avais bien dit adieu à tout le monde, lorsque la vérité éclata dans mon âme et je compris… J’avais oublié de saluer Notre-Seigneur ! Je retournai en hâte au Saint-Sépulcre, et, cette fois, lorsque je me prosternai et que j’étendis les bras sur le marbre, un désespoir immense m’étreignit : jamais plus, dans ma courte existence, je ne retournerais à Jérusalem ! Jamais plus, je ne me sentirais si près de Jésus, de sa vie, de sa passion et de sa mort. Jamais plus mes lèvres fiévreuses ne toucheraient cette froide pierre si souvent arrosée de mes larmes. Jamais plus je ne pourrais me permettre une si longue absence. On ne va qu’une fois à Jérusalem, et je pouvais dire adieu à ses portes fatales, que je ne traverserais plus dans l’avenir. C’était fini. J’éprouvai une aussi grande douleur que le soir terrible où je m’étais jetée, seule, sur le cadavre de ma mère, et je sanglotais sur le tombeau du Christ, sans pouvoir obtenir de consolation. Je ne voyais plus rien, je ne pensais plus qu’à une chose : c’est qu’il fallait partir, abandonner pour toujours ces lieux sacrés qui furent témoins du passage de Jésus sur la terre. Trois fois je revins, en pleurant, dans la petite salle et j’embrassai la Tombe, les parois et le seuil, avec le désespoir d’un fils baisant les restes mortels d’une mère chérie ! Trois fois, je me prosternai. Je ne sais si quelqu’un me vit et si ma douleur l’émut, en ce moment je ne me rendais compte de rien. D’autres que moi connaissent peut-être cette angoisse supérieure. Je ne sais pas. J’embrassai encore les colonnes et les gradins de chaque autel, comme si je me séparais d’un être vivant. Avant de sortir, je jetai un dernier regard dans l’intérieur du temple, je pensai que je mourrais un jour et que la grande église et l’auguste Tombeau resteraient vivants, pour veiller éternellement sur les chrétiens. Je n’ai jamais su quelles rues je parcourus à pied, absorbée dans ma douleur. Je ne puis comprendre comment j’arrivai jusqu’à ma voiture. Je me laissai, sans doute, conduite à la gare, sans dire un mot, cachant mes larmes solitaires, que personne ne venait sécher. Ma souffrance avait ses profondes racines dans mon âme et rien ne pouvait arrêter mes sanglots convulsifs, ni tarir les pleurs qui coulaient sur mes joues brûlantes.