— Tant mieux s’il est bien juif ! Je suis sûr qu’il ne me tuera pas.
Ce fut en effet, dans ses années de vigueur, une faiblesse singulière chez cet homme énergique d’être hanté par la crainte d’un assassinat. Pendant longtemps, Brahim fut le seul homme avec lequel il consentit à causer sans témoin.
Moha avait aussi la crainte d’être empoisonné par des vêtements imprégnés d’un venin subtil. Ses belgha, son linge de corps lui étaient fournis par un unique marchand de Fez connu de lui seul et de son factotum juif. Cette hantise lui vint, dit-on, de ce que Sidi Ali, son voisin et ennemi, avait subi une tentative d’empoisonnement qui provoqua une violente et douloureuse éruption de tout l’épiderme. Mais il faut ajouter que Moha était généralement soupçonné d’avoir voulu supprimer ce dangereux concurrent à la suprématie en montagne.
Brahim revenait donc ce jour-là d’accomplir une mission délicate. Quand il entra sous la tente, il s’assit près de l’entrée, sous l’œil du maître, et attendit. Il y avait là plusieurs femmes et hommes s’empressant à mettre de l’ordre dans la demeure du chef violemment secouée par la tornade. L’épaisse toile de laine et de poil de chèvre était intacte, mais ses battements puissants avaient ébranlé les grands supports, arraché des piquets et fait écrouler le mur de choses empilées qui garnissait un côté de la chambre. Le caïd, qui eut toute sa vie des habitudes de nomade invétérées, considérait ce remue-ménage d’un œil placide et donnait à ses gens des indications. La Fassiya et Hassan, fils de Moha, accouru à la rescousse au plus fort de la bourrasque, s’empressaient d’aider le chef à changer ses vêtements couverts de poussière rouge.
Le caïd enfin reprit sa place, tandis que les hommes, les femmes s’en allaient leur tâche terminée. Sur un geste, l’épouse disparut emmenant son fils, et Hassan la suivit. Ils avaient vu d’ailleurs le Brahim accroupi, silencieux, près de l’entrée. Ils savaient qu’à ses conversations avec cet homme le caïd ne voulait pas de témoin. Le vide fait, l’émissaire s’approcha du Zaïani.
— La route fut pénible, dit Brahim, mais j’ai appris, je crois, tout ce que tu voulais savoir. On connaît parfaitement en tribu les projets de voyage du Sultan.
Brahim avait en effet été chargé de parcourir les tribus voisines, d’y étudier l’effet produit par l’annonce de la grande harka, de scruter les intentions de la masse berbère qui de l’oued Dades à l’Oum er Rebia, à la haute Moulouya, furieusement jalouse de son indépendance, formait un bloc résistant, difficile à atteindre ou à dissocier, intact jusqu’à ce jour de toute emprise étrangère.
D’après ce qu’il allait apprendre de son espion et ce qu’il entendrait du caïd des soldats qui revenait de Fez, Moha comptait régler sa conduite, peser l’intérêt qui l’attachait encore au respect de son serment d’allégeance, déterminer enfin toute sa politique.
— Dis ce que tu sais, fit-il.
— Voici : je suis parti par l’oued, vers le couchant. Ma première nuit se passa à Tameskourt où des gens venus de Meknès ont raconté devant moi des histoires terribles… pour des enfants. Le Sultan aurait reçu une grande quantité de canons et viendrait venger sur les Aït Ishaq, les Ichkern, les Aït Soqman le meurtre de son parent… tu sais bien, Moulay Sourour qui a été tué par là il y a cinq ans.