Le lendemain, continuant ma route, j’ai laissé de côté la plaine où tout est cuit et gagné la montagne d’El Kebab par Tineteghaline. Le pays est vide ; les enfants sont plus haut encore, car il fait très chaud ; avec cela, ils ont brûlé tous les chaumes depuis l’oued Serou jusqu’au pont des Tadla. Après les pluies, il y aura là de bonnes terres, sais-tu ?
Sidi Ali était à Toujjit, avec ses serviteurs campés autour de lui. Il y avait là quatre djemaas des Aït Soqman avec beaucoup de monde, des Ichkern, des Aït Ishaq. Sais-tu que Sidi Ali donne l’ouerd derqaoui ?
— Cela m’est égal, ce sont des singeries ; continue.
— Ces singeries feront de tous les singes tes ennemis. Mais je poursuis en te citant les Aït Ihend qui sont à toi, je pense ?… C’est ce que je me disais ; sache qu’ils ont reçu de Sidi Ali un moqaddem qui leur fait la prière. Je n’ai pas eu besoin d’aller plus loin ; la montagne était là, entière, en ziara auprès du marabout. Depuis Toujjit, en passant par Arbalou, jusqu’à Tounfit, c’est un immense taallemt[14] de tribus. Les Aït Soqman en ont profité pour s’étaler un peu chez les Aït Omnasf. Il y a eu des coups de fusil. Mais chaque bagarre profite au saint qui arbitre. Les tellis d’orge et de blé s’entassent dans la demeure d’Arbala. Il en vient même de tes tribus.
[14] Rassemblement de tribus pour discuter des choses de guerre.
— Tu l’as déjà dit, je sais cela. Continue.
— Tout ce rassemblement facilité d’ailleurs par la saison, tous ces hommages au marabout sont provoqués par la crainte du Makhzen. On vient demander à Sidi Ali son avis sur la conduite à tenir. Le saint, selon son habitude des circonstances difficiles, est tombé en extase ; il est muet. Ses serviteurs l’ont installé sous ce grand cèdre… celui qui marque la limite des trois tribus Aït Yahia, Aït Ihend, Aït Soqmane. Il est assis sur des tellis de grains, le dos contre l’arbre. Il a les yeux ouverts sur toute la plaine de la Moulouya en bas, vers l’Orient. Sa figure jaune est tirée. Ses cheveux tombent sur ses épaules. Des femmes accroupies, immobiles, l’entourent prêtes à le servir. L’une d’elles lui a noirci de henné cette bosse qu’il a sur le front. Il est terrible à voir. Je pense qu’ainsi devait être notre Seigneur Moussa quand il reçut de Dieu la Loi sur le djebel Sina.
— Juif ! tu t’es laissé impressionner aussi ?
— Non… tu as tort de ne pas m’écouter ; cet homme est puissant et sa force causera ta faiblesse, si tu n’y prends garde.
— Allons, je t’écoute ; que s’est-il passé ?