Cela dura quatre jours ; la nuit, ses gens l’emportaient dans sa tente pour le remettre le lendemain contre l’arbre. A la fin, tout le monde était fou. Les femmes se roulaient par terre devant lui en le suppliant de parler. Les hommes étaient fous comme les femmes. On se battait. Les Aït Mguild chez qui, en somme, ces gens campaient, étaient furieux, exigeants. Enfin Sidi Ali reçut la nuit, en grand secret, un courrier expédié aux nouvelles. Il apprit de cet homme l’itinéraire de la harka chérifienne. Les tribus qu’elle doit traverser sont déjà prévenues d’expédier au-devant du Sultan la beïya, leur acte de fidélité et des cadeaux. On sait ainsi qu’il va au Tafilelt par les Aït Izdeg. Il évitera de venir par ici. Le courrier c’est Haddou des Ighesroun ; il me doit de l’argent. Il avait été chambré, mais j’ai pu le voir… grâce à Mahbouba…, la mère de ta fille Rabaha.

— Ah ! tu l’as donc vue ?… mais nous causerons de cela tout à l’heure, dit le caïd.

— Le lendemain, vers le milieu du jour, le saint parla et ses paroles volèrent de bouche en bouche jusqu’aux plus éloignés. Il dit : « Je n’ai pas vu le signe… Mon heure n’est pas venue… Dieu retient mon bras. » Et en effet les femmes qui l’entourent avaient remarqué, durant son extase, que son bras droit était mort. « Rentrez dans vos douars, ajouta Sidi Ali… que la paix soit parmi vous, parmi vos enfants, vos femmes, vos troupeaux… soyez toujours prêts… nul autre ne sait l’heure que mon aïeul Sidi Boubeker… je veille… L’aigle sur le rocher regarde au loin ce qui se passe… il est sans crainte. »

— Ce vilain hibou se compare à un aigle ! dit Moha méprisant ; puis il conclut : ce qui importe est que ses gens vont rester dans l’expectative hostile. Ils ne feront pas de démarche vers le Sultan.

— Ils n’en feront pas.

Moha resta un moment silencieux, puis brusquement demanda :

— Et maintenant, parle de la femme.

— Oui, j’ai vu Mahbouba, mère de ta fille Rabaha. Tu sais d’ailleurs que je l’ai rencontrée souvent. Elle tenait à avoir des nouvelles de sa fille et maintenant plus encore. Car ce qui devait être a été. Mahbouba est délaissée ; une autre, puis une autre ont pris sa place. N’ayant pas enfanté, elle est reléguée parmi les femmes infécondes. La colère et les regrets la rongent. Elle fut ici orgueilleuse, mais là-haut, chez son saint homme d’époux, il n’y a pas de place pour une femme acariâtre. Elle fut écartée et s’est mal conduite. Il ne lui reste plus qu’à fuir de là aussi. Mais elle ne peut rentrer dans sa tribu des Aït Ihend où ta colère et celle de Sidi Ali pourraient la joindre. J’ai donc saisi la confiance de cette femme troublée. Elle m’a beaucoup servi à me faufiler partout où ton service l’exigeait. Elle m’a ouvert son cœur et confié ses secrets. Mahbouba veut passer chez les Aït Mguild qui transhument vers le nord et gagner avec eux la plaine à l’approche de l’hiver. Mais elle tient à ravoir sa fille et — ici le misérable ralentit son discours pour en juger l’effet — et je suis chargé de prévenir l’enfant, de lui indiquer le rendez-vous où elle doit retrouver sa mère. Je t’en avise. Qu’en penses-tu ?

Brahim regarda le caïd, attendant un compliment. Moha, accoudé, le menton dans sa main, pose habituelle de ses réflexions, avait écouté les yeux dans le vague. Quand son espion cessa de parler il tourna légèrement vers lui un visage où nulle impression n’apparaissait et dit :

— J’ai compris. Retire-toi, pour le moment. J’attends d’autres visiteurs.