L’homme se leva. L’incertitude où son maître le laissait de sa satisfaction le troubla. Il sortit à reculons, incliné en posture servile. Moha vit cette gêne et une gaîté lui en vint. Il eut un éclat de rire et cingla de ces mots son courtisan :

— Allons, redresse-toi ! Sois comme tout le monde. Tu oublies que tu es devenu libre.

Brahim s’éclipsa, l’audience continua et Hassan fils de Moha vint s’asseoir auprès de son père.


Alors entra dans la tente Si Qacem el Bokhari, caïd des soldats du Makhzen. C’était un homme dans la force de l’âge, portant beau. Demi-nègre, il appartenait à la descendance de cette tribu militaire dite des Bouakhar créée par le grand sultan Moulay Ismaël et dans laquelle, depuis deux siècles, les chorfa couronnés ont trouvé leurs meilleurs serviteurs et de vigoureux soldats. Qacem était de ceux qui, dans leur correspondance, s’intitulent Abd Sidi, esclave de mon Sid, et, dans leurs actes, poussent l’obéissance aux ordres du souverain aussi loin et aveuglément que le peut exiger la plus despotique fantaisie. L’âme de ces gens a gardé l’empreinte donnée à celles de leurs pères par l’incroyable fureur sanglante qu’exerça sur son peuple cet Ismaël, contemporain de Louis XIV et ancêtre des sultans actuels.

Le caïd qui revenait de Fez se présenta devant Moha revêtu du costume d’apparat que lui avait donné le Sultan. Il avait donc un pantalon bouffant d’un rouge inusité, une veste courte du même, soutachée d’or et de soie verte, ensemble inattendu, opposé à toute mode mograbine, premier essai d’importation qui faisait prévoir les extraordinaires caïd’s dress dont, quelques années plus tard, l’humour politique et commercial des Anglais bourra jusqu’au faîte, à des prix fous, les magasins du pauvre Abd-el-Aziz.

Cet uniforme effarant se complétait d’un sabre à fourreau de cuir, à poignée de corne dont la bretelle croisait, sur la poitrine, le cordon de soie verte auquel pendait le Qoran dans sa gaine de cuir brodé. Qacem avait mis sur le tout le beau selham de laine blanche cher à tous ceux du Makhzen et coiffé le bonnet rouge qui émergeait en pointe d’un turban épais, bien serré et lisse d’étoffe blanche aussi. Ainsi vêtu et suivi à distance par la population du douar qui n’avait jamais vu chose pareille, le caïd des asker arrivait tout imprégné d’importance, suant d’ailleurs à grosses gouttes sous cette livrée dont il n’avait pas l’habitude.

En le voyant, Moha subit une impression pénible. Il eût voulu rire, il n’osa pas. L’aspect du caïd, si étrange pour ses yeux de montagnard, le troubla. Il eut la vision importune de ce que représentait cet homme : une puissance ennemie, organisée, riche, qui de loin l’étreignait peu à peu. Il aimait, il estimait le caïd Boukhari qui lui avait rendu maints services. Il eut la sensation très nette et cruelle que ce fidèle serviteur ne travaillait pas pour lui mais pour un autre ayant des choses une conception différente de la sienne, un autre qui avait à sa solde une quantité de gens dévoués, comme celui-là, des gens à bonnets pointus, à vêtements bizarres. Quand il était allé lui-même à Fez voir le Sultan, il n’avait pas eu, au cours des fêtes et des réceptions, l’opprimante impression que lui causait cet homme rouge, blanc, vert, drôle, mais fort, intangible, surgissant chez lui, sous cette tente, dans son bled, au beau milieu de la plaine farouche où il croyait régner seul, à l’abri de ses montagnes, de leurs grandes forêts, de leurs profondes crevasses, pays qu’il adorait pour toute sa sauvagerie, de toute la force de son âme sauvage. Jamais il n’avait autant senti la fragilité de son indépendance qu’en voyant arriver en ambassadeur, habillé comme un babarayou[15], son ami, le nègre, le simple et complaisant Ba Qacem, le père Qacem des soldats du Makhzen.

[15] Perroquet.

Tout cela traversa l’esprit, étreignit le cœur de Moha dans l’espace très court qui s’écoula entre l’entrée du caïd et le moment où pompeux, la main sur le cœur, il salua :