— Es Salamou alaïkoum.
Le Zaïani s’était déjà ressaisi et, sûr de soi, un peu mécontent même de sa faiblesse passagère, il accueillit cordialement le visiteur qui s’assit sur un coussin en face de lui. Il y eut un long échange de politesses. L’homme du Makhzen restait solennel ; Moha tâchait de retrouver sa familiarité un peu hautaine et d’ailleurs lourde de grand chef. Une particularité en tout cas marqua l’entretien. Le caïd retour de Fez, réimprégné de cet esprit de religiosité qu’élabore la ville de Moulay Idriss, s’efforçait de parler un arabe correct émaillé de formules pieuses. Moha, au contraire, ne cessa d’employer sa propre langue, peut-être par besoin de s’affermir dans les idées d’indépendance qu’elle symbolisait pour lui, plus sûrement pour marquer le coup et rappeler à Qacem qu’il n’était pas chez le Sultan, mais chez les plus rudes des Berbères Aït ou Malou, fils de l’ombre.
Cette forme de la conversation ne gênait aucun de ces hommes également bilingues. Ba Qacem d’ailleurs arrêta net le Zaïani qui commençait à questionner.
— Tout d’abord, dit le soldat, il faut prendre connaissance de la lettre bénie dont m’a chargé pour toi mon maître le Sultan.
— Fais voir, dit Moha.
Le chef des soldats ouvrit le petit sac qui protégeait son Qoran et retira de la patelette doublée de soie un pli allongé dont il montra le grand cachet rouge qui le scellait, bien intact.
Puis coupant délicatement l’enveloppe sur son bord étroit, il en tira comme d’un étui la lettre chérifienne qui, déployée lentement, apparut timbrée en haut du grand sceau de Moulay Hassan, fils de Sidi Mohammed, fils d’Abderrahman, fils d’Hicham. Ba Qacem baisa pieusement le cachet et tendit la lettre au Zaïani. Celui-ci la prit maladroitement, ferma un œil, mit sa main en cornet devant l’autre pour examiner la chose, geste familier à tous ceux d’ici qui, accoutumés à voir de très loin, ont du mal à discerner de près des traits déliés tels que ceux d’un cachet ; puis il rendit la lettre en disant :
— Expose toi-même ce qu’elle porte ; je ne sais pas lire.
En fait, le brave troupier qu’était le caïd des asker en eût été lui-même bien empêché, s’il n’avait pris soin de se faire longuement expliquer, sur le brouillon du rédacteur, les phrases ampoulées et prétentieuses du message impérial.
« A notre serviteur intègre, disait celui-ci, le caïd Mohammed, fils de Hammou, le Zaïani. Que Dieu t’accorde le salut, sa miséricorde et sa bénédiction. » Et ensuite : « Lorsque Dieu par un simple effet de sa bienveillance m’a appelé au pouvoir et m’a donné la terre en héritage pour faire régner la prospérité, mon seul souci a été de travailler au bien des musulmans, de rétablir l’ordre et de grouper tous les croyants autour de moi. Mes efforts ont tendu vers ce but et Dieu — qu’il soit exalté ! — m’a permis de parcourir mon empire fortuné, suivi de mon armée victorieuse. Il me reste à visiter les plaines sahariennes et les montagnes berbères. L’encre des plumes évitera l’effusion du sang, si Dieu veut ; mais fort de son appui, avec l’aide de mon armée immense et toujours victorieuse, j’atteindrai ceux qui s’écartent de la voie et négligent mes ordres. S’il le faut, mon étrier glorieux escaladera les escarpements, gravira les énormes montagnes qui semblent converser avec la lune et donner la main aux étoiles[16]. Au-devant de Notre Majesté élevée de par Dieu, les gens seront forcés d’apporter le licol et la longe et de replier les étendards de l’égarement et de l’erreur.