Rabaha lâcha le cou de la servante et se dressa à demi sur un coude. La vieille vit son front plissé, ses lèvres pincées.
— Moi aussi, dit l’enfant, j’irai chez Sidi Ali, je rejoindrai ma mère.
— In cha’llah, si Dieu veut, dit la servante.
L’heure brûlante était passée. Au déclin du soleil, le vent se leva et de gros nuages de poussière rouge s’envolèrent de la plaine embrasée. D’Adekhsan à Khenifra, du djebel Trat au Bou Guergour, ce fut une valse endiablée de nuées opaques et chaudes tournoyant dans la cuvette encerclée, se heurtant, se pénétrant. Les tourbillons dressaient au ciel des colonnes qui s’écroulaient, puis repartaient en girations folles pour aspirer encore de la terre rouge et avec elle tous les déchets du sol, feuilles, herbes flétries, paille et orge des animaux, lambeaux d’étoffe arrachés au douar. Le sable cinglait, entrant sous les tentes, dans les petites maisons de la bourgade, aveuglant les gens, séchant les lèvres. Exaspérés, les chevaux à l’attache virevoltaient sur leurs membres entravés pour offrir la croupe tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, au fouet des trombes pulvérulentes. Un troupeau de bœufs affolés traversa la plaine, se jeta dans le gué. Là, ces bêtes se laissèrent choir, la tête seule hors de l’eau, trempant de temps à autre leurs mufles où la terre rouge collait.
Puis cela cessa tout d’un coup ; une fraîcheur relative s’épandit ragaillardissant les êtres. Et il sembla que le grand douar s’éveillait. Les chevaux hennirent demandant l’abreuvoir, des théories de femmes sortirent, la cruche sur les reins, pour aller au fleuve, tandis que, à coups de maillet, les jeunes gens et les vieilles femmes assuraient, replantaient les piquets des tentes ébranlées ou effondrées par la bourrasque.
Tout au début de celle-ci, un homme s’était présenté chez Moha ou Hammou. Les domestiques qui attendaient au dehors le réveil du maître le connaissaient ; il s’assit parmi eux, près de l’entrée. Quand la tornade se déclara, il aida ces hommes à maintenir la tente que le vent secouait et cherchait à enlever ; puis, la tempête calmée, il entra tout droit chez le caïd.
Brahim el Islami avait ainsi des ces familiarités avec le chef. Comme son nom le fait comprendre, c’était un juif converti à l’Islam. On le disait originaire de Boujad. C’était plutôt un de ces juifs montagnards robustes et sauvages qui vivent chez les Berbères du Grand Atlas et qui seuls, de leur race, peuvent donner aujourd’hui une idée approchée de ce que furent les Beni Israël, en leurs diverses servitudes de l’antiquité sémite. Cet Abraham devenu Brahim, vêtu comme les autres Berbères, avec une pauvreté d’ailleurs feinte, n’avait rien qui le distinguât des Zaïane, sauf certains traits de son visage, une démarche un peu plus molle et un langage plus chantant et zézayé.
Il était le confident, l’agent secret pour affaires compliquées, le familier de Moha. Il était son conseiller aussi pour tout ce qui avait trait aux vilenies intimes, au triste fond de l’âme humaine.
Il y gagnait pas mal d’argent qui s’en allait, en effet, à Boujad dans la plus juive des maisons badigeonnées de nila, aux mains jaunies, mais si fermes encore de sa vieille mère. Tout cela se faisait en grand secret, par crainte des rabbins préleveurs de dîmes, du sid toujours en quête d’éponges à presser, des juifs si haineux aux juifs. Et quand parvenait au caïd Moha la dénonciation de se méfier du faux musulman, il répondait :