— Ma tante Itto, ne t’ai-je pas bien aidée pour la pâte ? dit Rabaha.

— Oui, répondit la servante, mais ce n’est pas là un travail pour la fille du caïd.

— Triste fille, reprit Rabaha, il ne s’occupe guère de moi… La Fassiya est seule maîtresse aujourd’hui, as-tu vu ses bracelets d’or ? Et Miammi son fils ? Le caïd des soldats lui a apporté de Fez un caftan de drap vert. Il n’y en a que pour elle et son rejeton.

— D’accord ! Mais qu’en sera-t-il demain ? dit la vieille. Crois-moi, être femme du caïd, ce n’est pas grand’chose ; être fils ou fille du caïd, c’est infiniment mieux. Pour un chef comme lui, la descendance seule importe ; elle soutient sa force et l’enrichit. Son cœur d’ailleurs est vagabond comme l’esprit des gens de notre race : on laboure un champ ; la récolte faite, on pousse plus avant les tentes, les troupeaux et l’on choisit une terre nouvelle pour ensemencer.

— Tu parles, dit la fillette sérieuse, comme le fquih de Sidi Ali. Où as-tu appris cela ? Il est vrai que tu es vieille, tante Itto ; tu peux aller et venir sans la permission de personne ; tu entends tout, tu connais tous les douars et les chemins de la montagne et de la plaine… Je t’aime, tante Itto ; sans toi j’aurais perdu jusqu’au souvenir de ma mère. Quand pourras-tu encore lui porter de mes nouvelles ? et puis, ajouta-t-elle très bas, tu m’avais promis de me dire un jour la cause de son absence. Où est-elle cachée ? Pourquoi ne puis-je la voir ?

— L’ordre du caïd, dit la vieille, a jeté le silence sur ces choses. J’ai redouté longtemps ton imprudence, mais tu es grande aujourd’hui ; si tu me promets… songe à ce que je risque !… donne ton oreille.

L’enfant se rapprocha de la vieille et lui passa le bras autour du cou, feignant de vouloir s’endormir sur son sein. Et ainsi, bouche contre oreille, très bas et vite la servante raconta l’histoire de Mahbouba des Aït Ihend.

— Tu connais Sidi Ali, le saint, qui habite là-haut… Quand on a dépassé El Kebbab, on prend à gauche le sentier des chorfa de Tabquart, celui qui passe à la source où il n’y a pas de tortues ; l’eau est trop froide… Sidi Ali, c’est le grand ennemi de ton père l’amrar. Moi je dis l’amrar, tu sais, parce que je suis vieille. Vous autres vous dites le caïd et avez peur de lui… Sidi Ali est le maître des choses dans toute la montagne. Il a le livre de Sidi Bou Beker son aïeul qui dit le passé et l’avenir. Sidi Ali est un saint ; il parle avec Dieu, le sultan des saints, et tu ne peux pas le regarder sans que les yeux te cuisent tout de suite, c’est un fait. Ton père veut être le maître aussi, mais par la force. Sidi Ali est l’homme de la prière, Moha l’homme de la poudre. Pourtant ils se ressemblent tous les deux par leur goût pour les femmes. Dieu les a faits ainsi, il n’y a rien à y reprendre.

Le caïd donc, ayant vu la femme de Sidi Ali, l’a désirée. Il a trouvé le moyen de le lui faire savoir par ce Brahim, l’Islami, que Sidi Mehdi l’aveugle ! et un jour qu’elle était soi-disant en quête de glands doux, elle s’écarta exprès ; quatre hommes l’enlevèrent et la portèrent ici.

Ta mère est orgueilleuse et jalouse, elle n’a pas accepté l’associée ; elle a fait une scène violente, malgré toutes les bonnes paroles du caïd et tout ce qu’il lui donna, selon sa coutume, une tente, des animaux, des serviteurs pour elle et pour toi. Cela dura toute une journée et le soir la pauvre se calma et parut accepter sa belle place dans le douar. Mais, la nuit venue, elle s’enfuit. On ne s’en est aperçu que le lendemain. Fille des Aït Ihend, elle connaissait parfaitement le pays. Elle arriva très vite chez Sidi Ali, lui raconta comment sa femme était chez Moha. Le marabout parle très peu. Il peut rester un an sans parler. Il a dit simplement : « Dieu m’en donne une autre », et il a pris ta mère, rendant ainsi à son ennemi la pareille.