Le grand douar était campé là depuis la veille. En cette heure la plus chaude du jour, le caïd Moha fils de Hammou reposait au fond de sa tente. Sa forte personne couchée sur matelas et coussins disparaissait entièrement dans un grand selham noir qui lui enveloppait les pieds et dont le capuchon, rabattu sur les yeux, laissait voir seulement du visage un menton carré, un peu brutal, encadré d’un collier de barbe noire où déjà quelques fils blancs tranchaient.

La Fassiya, femme du caïd en ces jours-là, était assise par terre tout près. Elle s’accoudait sur un grand coffre à puissante serrure, le coffre particulier du maître ; car c’était une prérogative très recherchée, réservée successivement à celles qui détenaient plus ou moins longtemps la place, de pouvoir s’asseoir sur le sendouq du caïd et parfois de jouer avec le contenu. La Fassiya tenait un éventail en feuilles de palmier nain dont elle se servait pour chasser les mouches. Elle regardait tour à tour le chef endormi, son jeune fils Miammi qui nonchalait sur le tapis et un petit chamelon blanc familier qui, engagé dans le couloir d’entrée, poussait gauchement son cou plat entre les deux nattes pour attraper des bribes qu’une main lui jetait du compartiment des femmes.

La Fassiya riait découvrant des dents blanches, seul attrait d’un visage sans charme et déjà fané. Tout cela se passait en grand silence, sous la tente chaude, où n’arrivaient du dehors que les aboiements lointains des chiens de douar ou l’ébrouement des chevaux rangés aux piquets devant les tentes. Un bruit étouffé de gens au travail s’entendait derrière la cloison de nattes.

Il y avait là, en effet, deux femmes qui pétrissaient de la pâte dans de grands plats en bois. Alternant à ce labeur pénible, chacune d’elles s’acharnait sur la lourde matière, puis, son effort épuisé, lançait la chose dans le plat de l’autre qui à son tour reprenait. L’une était une servante âgée, l’autre une fille d’une douzaine d’années, robuste, élancée et, par la force et le geste, presque une femme.

C’était Rabaha, fille de Moha et de Mahbouba des Aït Ihend. Le caïd avait épousé celle-ci à l’époque où il n’était encore que l’amrar, le chef élu, de quelques peuplades Zaïane.

Rabaha n’était pas une beauté, maïs elle avait des traits réguliers, énergiques, dans un ovale correct accentué d’ailleurs par deux petites nattes de cheveux tressés à plat qui dessinaient le contour du front, longeaient d’une courbe les tempes et disparaissaient par-dessus les oreilles sous la nuque. Son teint fortement hâlé tempérait de grands yeux noirs comme sa chevelure, comme ses sourcils.

En cette heure de travail pénible, sous la tente surchauffée, elle était vêtue seulement d’une chemise de laine serrée à la taille et dont le tissu par place plaquait à son corps ruisselant. De vastes manches retroussées jusqu’aux épaules sortaient ses bras brunis, déjà solides.

Tandis que la domestique plus entraînée travaillait assise, Rabaha se tenait à genoux et penchée sur le pétrin, pour ajouter tout son poids à la force de ses mains meurtrissant la pâte. Toute sa souple personne, contribuant ainsi à l’effort, ondulait de la croupe à la nuque à chaque mouvement des poignets. C’était une belle image de l’être humain en pleine nature travaillant son pain à la sueur de son front.


Leur tâche achevée, Rabaha et la servante regagnèrent la khima voisine où elles vivaient. Là blotties dans un coin familier, étendues sur une natte, visage contre visage, à voix basse elles reprirent une causerie interrompue.