Moha avait de sérieuses raisons de quitter, malgré la chaleur torride, les grands ombrages de son campement normal d’été pour s’installer dans la plaine roussie, devant Khenifra. La petite bourgade devenait très rapidement populeuse et commerçante. On s’y rendait de tous côtés. Les marchands de Boujad y avaient installé des boutiques où ils vendaient la cotonnade et la bimbeloterie importées. Les gens de Fez, réunis en un quartier séparé, y avaient leurs comptoirs. Tout ce monde trafiquait, gagnait de l’argent ; le marché était libre, sans taxe aucune. Mais personne ne commandait, des scènes de désordre s’étaient déjà produites. Les clients berbères de la jeune Khenifra inquiétaient les étrangers par leurs instincts pillards, et risquaient de détruire dans son germe un centre commercial naissant dont toute la montagne devait vivre et dont Moha comptait bien tirer de larges profits.
Le caïd voulait mettre ordre à tout cela. Mais d’autres préoccupations encore l’amenaient à Khenifra. Les soldats à lui confiés par le Sultan montraient, depuis quelque temps, peu de bonne volonté. Certains ordres de Moha ou Hammou n’avaient pas été exécutés. Ces allures d’indépendance le gênaient et l’humiliaient. La cause du changement survenu dans l’esprit des soldats ne lui échappait pas. L’autorité du sultan Moulay Hassan semblait définitivement reconnue dans toute la partie du pays que les Berbères appellent le Gharb, c’est-à-dire tout ce qui n’est pas leurs âpres montagnes. Des nouvelles importantes couraient sur les marchés, dans les douars. Le Sultan, disait-on, allait se rendre au Tafilelt, berceau de la dynastie et y restaurer l’autorité chérifienne. Il lui fallait pour cela franchir les deux Atlas, couper en deux le monde berbère, accomplir ce qui n’avait pas été fait depuis Moulay Ismaël.
Les soldats savaient tout cela et se plaisaient d’ailleurs à le répandre. Le caïd reha, leur chef, convoqué à Fez, avait vu le Sultan, reçu ses instructions, rapporté des munitions, de l’argent. Le Makhzen donc en ce temps-là était fort et les soldats qui le représentaient devenaient arrogants. Ils cachaient de moins en moins le sentiment qu’ils avaient de leur supériorité sur les populations sauvages dont ils faisaient en somme la police, pour le compte de leur maître, Sidna Moulay Hassan le victorieux.
Si Moha avait tout ignoré des événements qui se préparaient, l’attitude des soldats du Sultan détachés auprès de lui l’eût renseigné. Inquiet, blessé dans son orgueil, il lui fallait pourtant temporiser avec ces prétoriens à la solde d’un autre. Il en avait besoin. A l’époque où Moulay Hassan se préparait à sa grande expédition, les fils de Moha étaient encore jeunes, et son clan qui devait plus tard suffire à dominer les autres n’aurait pu seul en venir à bout. Il y avait donc chez les Zaïane une situation intérieure tout à l’avantage du Sultan. La force militaire du Makhzen eût été impuissante à permettre l’immense randonnée, mais une politique prévoyante y avait aussi longuement travaillé. Et Moha sentait bien que le viol des libertés berbères, auquel il allait assister, était le prix de l’aide qu’il avait demandée lui-même à Moulay Hassan, le douloureux résultat de son alliance et de sa soumission. Sans la neutralité absolue de la confédération des tribus Zaïane maîtrisées par la poigne du caïd Moha ou Hammou, Moulay Hassan n’aurait pu, en effet, songer à franchir le Moyen Atlas. Partant de Fez, il comptait gagner la Moulouya en passant sur les fractions sans cohésion des Aït Mguild. Il lui fallait pour cela être sûr de ses flancs tenus à l’est par les hordes du Djebel Tichiouq, à l’ouest par les redoutables tribus Zaïane. Son alliance avec Moha d’une part, avec les Aït Youssi de l’autre, lui donnait de chaque côté la sécurité. La mehalla chérifienne marchant vers le sud ne serait pas insultée. C’est tout ce que demandait le Sultan qui n’avait pas l’intention de revenir par le même chemin.
Moulay Hassan a mis en effet largement en pratique le système des randonnées circulaires, celles qui présentent le moins de chance de trop durs combats. Il avait évidemment appris ou constaté que les tribus berbères, lentes à s’ébranler comme les individus y sont lents à réfléchir, n’attaquent jamais qu’au retour les forces obligées de traverser deux fois leur territoire. Dans toute l’histoire de la dynastie chérifienne, les grands échecs militaires ont toujours eu lieu durant des marches de retour vers les capitales. Le Berbère est incapable de résister au désir fou qui le prend de pourchasser les troupes qui s’éloignent de chez lui. C’est un pays d’où il ne faudrait pas être obligé de s’en aller. C’est par excellence le pays « à engrenage ». L’histoire de nos campagnes en Berbérie en fait à nouveau la preuve. Et il y a, dans cette manière d’agir des montagnards, autre chose encore que l’irrésistible plaisir de reconduire à coups de fusil des gêneurs. Une tribu, en effet, qui aura accueilli pacifiquement une troupe de conquérants sera irrémédiablement prise à partie et mangée par les autres tribus, quand l’étranger s’en ira. Il lui faut donc donner des gages en attaquant ceux qui la quittent, guider même le rameutage acharné des hordes voisines et cela explique tout le danger qu’il y a pour une colonne au moindre recul même momentané. Cela fait comprendre aussi cette condition qui paraît étrange, mais si souvent posée par les djemaas dans les palabres politiques : « Nous voulons bien vous accueillir en tel point, mais si vous y arrivez il ne faudra plus vous en aller. »
Le caïd Moha ou Hammou tenait donc à reprendre en main les soldats qui s’émancipaient. Il voulait aussi s’entretenir avec leur chef. Celui-ci, sans nul doute, devait rapporter de Fez des nouvelles intéressantes et probablement des ordres du Makhzen. Il avait enfin un autre but moins politique. La fille d’un caïd mia des soldats lui avait plu. Il la voulait pour femme et, avec cette énergique volonté qu’il mit toujours à satisfaire ses penchants, il venait demander cette fille et la prendre.
Le douar du chef s’était installé sur la rive gauche de l’Oum er Rebia, à quelques centaines de mètres du pont, devant Khenifra. Les tentes étaient disposées en un grand cercle sur un terrain incliné vers l’oued. Celle de Moha, placée au point le plus élevé, les dominait toutes. Sans sortir de la khima, le maître voyait la bourgade, le pont, le gué qui y accèdent et aussi la lourde casba qu’il se réservait et dont une nombreuse équipe de maçons et de manœuvres élevait les murs.
Un soleil ardent tombait sur toutes choses dans ce fond de vallée où la réverbération des hautes falaises du Bou Hayati aggravait la chaleur. Dans l’air étouffant s’élevait le bruit du torrent emporté sur son lit de basalte. On entendait aussi parfois le chant des maçons sahariens qui, à grands coups, damaient le pisé des murailles de Moha.
La tente du caïd était plus vaste et un peu plus haute que ne le sont d’habitude celles des Zaïane. Mais la disposition intérieure était celle de toutes les tentes berbères naturellement divisées par leurs supports en deux parties : la droite, pour l’arrivant, réservée au maître du foyer, la gauche aux femmes, aux domestiques, aux travaux de ménage. Le fond, placé contre un gros rocher sur lequel on mettait la nuit un homme de garde, était garni de bagages et de selles bien entassées formant un mur qui montait jusqu’à la toile sans la toucher. La cloison médiane était faite de nattes tendues entre les deux forts supports du faîte. Des caisses, des chouaris en paquets, empilés contre cette séparation, achevaient d’isoler la chambre dont le sol était garni de nattes et de tapis. De lourds matelas, des coussins carrés formaient l’ameublement, le tout rangé de façon à ménager un espace libre au centre de la pièce et jusqu’à l’entrée. Deux lignes de paillassons soutenus verticalement par des piquets masquaient celle-ci et formaient à la demeure un couloir d’accès en chicane.