[13] [L’Amrar], récit berbère, du même auteur.
Et, sans plus tarder, il se mit à écrire le récit qui va suivre.
Vers la mi-été de l’an 1910, Moha ou Hammou quitta le haut val de Djenan Immès pour descendre vers El Qantra, le pont, devant Khenifra naissante. A cette époque, le douar du caïd n’avait pas encore l’importance qu’il prit plus tard lorsque ses fils, devenus grands, entourèrent, encadrèrent de leurs tentes celles du chef leur père.
Le campement de Moha comportait tout d’abord sa grande khima personnelle, aux lourdes bandes noires tissées de laine et de poil de chèvre, demeure traditionnelle conforme à ses goûts et qu’il ne quitta jamais. Démontée, il fallait quatre chameaux et deux mulets pour l’emporter. A côté, chose nouvelle alors en ces parages indépendants, on dressait la kouba makhzen, tente ronde au toit conique dont la toile blanche portait en noir ces ornements spéciaux ressemblant à des carafes ventrues et qui sont l’insigne de tous ceux qui, peu où prou, commandent au nom du Sultan. Le chérif couronné d’alors, Moulay Hassan, avait écrit en la lui envoyant :
« Qu’elle soit pour toi signe de bonheur et de prospérité. Qu’elle se dresse claire et joyeuse auprès de ta demeure protégée par Dieu. Reçois-y avec amitié mes envoyés fidèles, mes caïds intègres ; exerce sous sa coupole la saine justice aux bons et aux mauvais. Enfin, sur son seuil bien orienté vers la noble quibla, fais en mon nom la prière agréable à Dieu, à ce Dieu dont je témoigne qu’il est seul et seul digne de louanges ! »
Moha n’a jamais manqué de dresser la kouba insigne de son autorité. Il y mettait à couvert ses bagages encombrants. Jamais personne ne l’a vu prier, là ou ailleurs.
Immédiatement auprès de la tente du chef, on dressait celle occupée par l’épouse du moment. C’était cette fois la Fassiya, femme d’origine vulgaire qu’il avait ramenée d’un voyage à Fez et qui garda sur lui un empire assez prolongé. Continuant le grand cercle du douar, se dressaient les tentes des épouses à qui la maternité avait donné droit définitif de cité et d’honneurs. Il y avait là déjà à cette époque, et entre autres, Itto, mère de Haoussa, l’aîné des fils de Moha, Hennou, mère d’Hassan. A l’opposé de la tente du chef et fermant le cercle, étaient établies celles du cousin germain Bouhassous, fils du vieux Ben Acca, fidèles compagnons, soutiens de la fortune de Moha et dont celui-ci ne se séparait jamais.
Cette organisation patriarcale vint à donner au douar de Moha ou Hammou une force et une cohésion singulière. Ses nombreux mariages féconds multiplièrent ses gardes du corps issus de son sang, ayant chacun leurs gens, leurs clients, respectueux et soumis comme eux aux volontés du caïd, vigoureuse ruche guerrière soigneusement armée, entraînée par son chef, outil parfait et mobile de domination sur les mouvantes peuplades de la confédération.
On appelle ces gens les Imahzan, ou encore les Aït Akka, du nom de l’ancêtre Akka, grand-père commun de Moha et de son allié Bouhassous. Quant au mot Imahzan il semble provenir d’un ancêtre éponyme : Amahzoun, dont le souvenir n’est plus très net en tribu.