— Fort bien, dit le chef de poste quand Martin eut achevé son récit, mais cela ne justifie pas le soin fâcheux qui m’incombe aujourd’hui de faire passer à notre ennemi la lettre de sa fille.
— C’est un ordre de l’autorité politique supérieure ; il n’y a qu’à s’y conformer, dit Martin.
— Pardon, reprit le commandant du poste, je reste maître des moyens à employer et même de les juger impossibles. Avec l’acharnement continu des Zaïane contre tout ce qui pousse la tête hors de cette enceinte, alors qu’il nous faut souvent une opération militaire pour mettre en place quelques vedettes, croyez-vous que j’aille risquer la vie de mes hommes pour passer une lettre à ces Berbères ? Moha ou Hammou et ses gens sont des bandits avec lesquels je ne veux causer qu’à coups de fusil.
— C’est là, je le sais, votre manière de voir, dit Martin. Je la trouve, pour ma part, insoutenable. Vous avez la responsabilité militaire du poste mais j’ai, moi-même, la charge de vous renseigner sur les choses politiquement opportunes et possibles. Il est fâcheux qu’en cette œuvre commune nous partions chacun de principes différents. Je suis loin de partager vos idées sur les Zaïane, sur leur vieux chef. Ce sont à vos yeux des salopards quelconques dont la ténacité vous retient dans ce bled peu gai. Je vois ici, au contraire, des gens qui tôt ou tard entreront dans le giron clément de la paix française et qui, pour le moment, défendent leur indépendance. C’est leur droit, autant qu’est à nous le devoir de les éclairer, de les attirer…
— Je connais votre marotte, à vous gens de bled, reprit le commandant ; elle a peut-être eu ailleurs le mérite de réussir, mais les conditions sont ici différentes et toute votre politique n’empêcherait pas les Zaïane d’enlever le poste si je n’étais sur mes gardes et énergiquement. Je compte bien leur jouer quelque jour un tour de ma façon ; en attendant, je ne risquerai pas la peau d’un soldat, serait-il mercenaire et indigène, pour donner au Zaïani des nouvelles de sa fille.
— On ne vous demande pas ces risques, dit Martin en prenant la lettre. Je saurai bien la faire parvenir. J’ai des Zaïane en traitement à l’infirmerie. Le premier guéri emportera la lettre et même rapportera la réponse, si l’on veut.
— Voilà, dit le commandant qui s’échauffait, voilà des méthodes que je ne comprendrai jamais. Vous soignez les gens blessés en nous combattant. Vous faites du bien à des misérables qui vous massacreraient froidement si vous tombiez entre leurs mains et qui, à peine guéris, reprennent leur fusil. Je vous dis que nous sommes des poires, des poires ! Je ne sais pas ce qui me retient de faire fusiller toute cette pouillerie de loqueteux quand elle se présente aux barrières pour voir le médecin.
Martin quitta son chef sur cette boutade pour éviter une discussion qui devenait acerbe. Le commandant était d’ailleurs satisfait que l’officier des renseignements se chargeât de la lettre. Excellent homme mais trop soldat, il ne comprenait rien à ce qu’il appelait « les manigances politiques » et il était déconcerté par les idées de Martin, officier rompu aux choses indigènes et qui savait allier à la plus grande énergie militaire toutes les méthodes de pénétration et d’attirance.
Martin rentra chez lui tout attristé de ce qu’il venait d’entendre, mais choqué surtout du mépris ignorant professé par son chef à l’égard des populations qu’il combattait. Sa pensée à lui était bien différente. Il croyait à la nécessité de connaître ses ennemis et d’autant plus qu’ils devaient fatalement devenir un jour des alliés, des aides. Il voulait aussi que l’on sût l’effort accompli par l’idée française dans ce coin de Berbérie particulièrement rude. Il fallait donc, avant que le souvenir s’en éteignît, écrire tout ce que l’on pouvait savoir de ces populations, de leur histoire, de leur vie intime, de leurs capacités économiques, agricoles et pastorales. Il savait que rien n’est venu jusqu’à nous du passé de ces tribus dont l’origine seule, et encore bien vaguement, se discerne à la faveur de spéculations ethnographiques.
Sur leur histoire contemporaine le jour s’était fait peu à peu dans son esprit par de longues et patientes enquêtes, par ses conversations journalières avec les indigènes. Il avait compris que toute la vie des Zaïane du dernier demi-siècle avait évolué autour des faits et gestes d’un homme, le vieux Moha ou Hammou, l’« Amrar ». Il s’était efforcé déjà de retracer le début de sa carrière[13]. La lettre de Rabaha, placée devant lui, sous sa lampe de travail, évoqua à son esprit les belles années de vigueur du fameux chef berbère. Et parce qu’il était convaincu en les retraçant de faire œuvre profitable et juste, il résolut, ce soir-là, d’utiliser ses documents et de dire ce qu’il savait.