— La femme qui a écrit cette lettre, répondit Martin, a joué un rôle dans les affaires marocaines de ces dernières années. Son existence servit d’abord à la politique que suivait son père à l’égard du Makhzen. Plus tard, et il n’y a pas de cela longtemps, elle contribua au succès de Moulay Hafid prétendant au trône chérifien.

— Allons dans ma chambre où il fera peut-être moins froid qu’ici, dit le commandant ; nous pourrons plus confortablement causer de ces choses.

Le logement du chef, situé dans une autre partie de la maison d’El Aïdi, avait l’avantage d’être mieux clos et calfeutré de nombreux tapis étendus sur le parquet ou disposés en tentures. Les courants d’air qui rendaient pénible le séjour des autres pièces y étaient matés et le bruit du torrent très assourdi. Martin s’installa dans l’unique fauteuil. Son chef s’assit sur le lit, et s’enferma soigneusement dans son burnous. Martin reprit son récit.

— Il est certain, dit-il, que Moha ou Hammou, le vigoureux adversaire qui nous tient tête aujourd’hui, doit à son alliance avec le Makhzen la puissance et l’influence qu’il acquit sur les tribus de la confédération Zaïane. Lui, homme de siba, chef élu, amrar des assemblées démagogiques, conscient de sa valeur et décidé à s’imposer, il avait su, au moment opportun, faire avec le Sultan un accord où, en échange de sa soumission personnelle, il reçut ce qui lui était nécessaire pour dompter ses farouches compatriotes. On lui donna des soldats dont le Makhzen paya la solde et assura l’armement. En théorie, il devait commander au nom du Sultan à des populations que celui-ci ne pouvait atteindre et régenter d’une façon continue. En réalité, Moha ou Hammou voulait être seul maître dans ses montagnes et il le fut en effet, dès que l’Empire tomba en quenouille aux mains débiles du doux Abd-el-Aziz. Mais il n’en fut rien tant que dura Moulay Hassan, homme de réelle valeur politique et d’une activité guerrière tout à fait remarquable. Celui-ci tint ses promesses, fournit des soldats, des armes, de l’argent. En échange Moha ou Hammou fut obligé de faire le jeu du Gouvernement central, d’entretenir avec lui des relations respectueuses. Maître d’utiliser comme il lui convenait les soldats du Sultan, il n’en subissait pas moins l’ascendant très positif et humiliant pour lui de cette garde payée par un autre et qui conservait à son chef spirituel et temporel, le sultan Moulay Hassan, tout son dévouement et sa vénération. Moha fit certes de grandes choses, mais sous l’égide du Makhzen. Pour ses contributes il cessa d’être l’« Amrar ». On l’appela définitivement le caïd Mohammed ; et ce titre qui lui donna une grande force, lui enleva sa liberté, tout son caractère de chef berbère indépendant. Le peuple commença à le détester. Lui n’hésita pas devant les pires violences pour se faire craindre et, comme il avait besoin de l’appui du Makhzen, il accentua à certains moments sa politique déférente à l’égard du Sultan. Celui-ci d’ailleurs, comptant sur le caïd pour tenir les Zaïane en respect, parcourait les montagnes voisines, passait au Tafilelt, ce qui n’était pas sans inquiéter sérieusement l’âme berbère de Moha. C’est au moment où Moulay Hassan était sur la Moulouya qu’il lui envoya en cadeau la petite Rabaha, alors âgée de douze ans, et dont voici la lettre. Le Sultan confia la fillette au harem de Marrakch où elle grandit. On prétend que Moulay Hassan la destinait à son fils Abd-el-Aziz. Mais celui-ci ne l’épousa point et la Berbère s’étiolait inconnue et oubliée dans la foule féminine de tout âge et de toutes conditions qui encombre les palais impériaux, lorsque Moulay Abd-el-Hafid, khalifat pour le Sud de son frère le Sultan et prétendant à le remplacer, s’appropria Rabaha et l’épousa.

Ce fut un coup de maître. Hafid attachait à sa cause encore chancelante le chef le plus puissant du Maroc central. Avant lui, aucun des nombreux fils de Moulay Hassan n’avait voulu de la Berbère pour femme. Au Makhzen on était encore sous l’impression cruelle laissée par le meurtre de Moulay Sourour, oncle de Moulay Hassan, massacré par les Aït ou Malou avec un détachement qu’il commandait, dur échec au prestige chérifien et qui resta sans punition. On avait horreur des Berbères redevenus, sous le faible Abd-el-Aziz, plus indépendants que jamais. Le geste d’Hafid flatta l’orgueil du Zaïani qui souffrait du peu de goût montré jusque-là pour sa fille par les chorfa. En 1908, Hafid, sultan insurrectionnel proclamé à Marrakch, avait besoin de la consécration solennelle que pouvaient seuls lui donner la ville de Fez et le conseil des Ouléma. Il lui fallait, pour y atteindre, traverser le Maroc encore aziziste, sans compter que la France pouvait d’un geste rétablir les affaires de ce prince très aimé du peuple.

— Ah ça ! dit le commandant, vous me racontez, Martin, le contraire de ce que l’on m’a toujours dit. Hafid n’était-il pas le sultan populaire et Aziz méprisé, détesté ?

— Vous avez lu cela dans les journaux, mon commandant, reprit Martin, voulez-vous me permettre de continuer ? Hafid, disais-je, était loin d’avoir les sympathies dont jouissait son frère et dont beaucoup, malgré les années, lui sont encore fidèles aujourd’hui. Sur sa route vers Fez, il rencontra tout d’abord les troupes françaises qui occupaient le pays des Chaouïa. Nos soldats prirent contact avec la harka de Moulay Hafid et je vous prie de croire que celui-ci n’était guère à son aise, quand les Français, sur un ordre venu de Paris, le laissèrent passer. Mais où pouvait-il aller ? rejoindre par les Zaer la route dite impériale de Rabat à Fez ? Le trajet était long et plein de dangers. Il aurait certainement fallu combattre ou tout au moins imposer le ravitaillement de la harka par les tribus traversées. Et les Zemmour qui ne voulaient pas d’Abd-el-Aziz refusaient énergiquement d’entendre parler d’un autre sultan.

Hafid appela à l’aide son beau-père le Zaïani, qui d’ailleurs ne se dérangea pas tout de suite, mais dont les fils, ses mandataires, guidèrent le sultan marron vers Meknès à travers leur pays. Et, s’il faut en croire la chronique berbère, il s’en fallut de peu que la harka, une riche proie, ne fut « mangée » par les Zaïane.

Bref, Hafid parvint à Fez et vous connaissez la fin de son histoire. Mais cet homme sans foi et sans honte possédait cette particularité de réserver ses pires procédés à tous ceux qui l’avaient aidé. Il ne tarda pas à malmener son épouse, la fille de Moha ou Hammou. Celle-ci, en rude Berbère, riposta par une sorte de : qui t’a fait roi ? rappelant le service rendu par son père au Sultan ingrat.

Rabaha fut chargée sur une mule et conduite à Marrakch. Elle ne sortira plus que morte des harems impériaux où vivent, fort mal, loin de toutes choses extérieures, tant de femmes qui ont eu l’honneur sinon la chance d’y être appelées.