Hassan était venu faire à son père quelques remarques timides. Il craignait que le caïd dominé par ses sens n’eût perdu de vue sa politique habituelle de patience envers les soldats du Makhzen. Il estimait que l’union projetée avec une fille de ceux-ci pouvait rencontrer de la résistance, provoquer l’insubordination définitive de gens dont on avait besoin. La vue de son père dont le visage et les exclamations exprimaient la tristesse et la révolte modifia sa pensée. Il n’y avait d’autre passion dans les yeux de Moha que celle de vivre indépendant et d’assurer à ses enfants cette liberté. Le Berbère se cabrait à la pensée que d’autres de sa race, de ses proches subissaient l’opprobre d’une soumission dont la lettre du Sultan définissait si cruellement le signe exigé : le licol et la longe, honteux emblèmes de la servitude des bêtes de somme.

Hassan comprit. Son père humilié avait, au risque de tout aggraver, répliqué en demandant aux soldats du Sultan une marque d’obéissance à ses fantaisies. L’audace répondait à l’insulte. Le fils de Moha regretta sa pensée. Son père lui apparut très beau et juste dans sa colère, dans sa haine de l’esclavage, son appréhension de l’avenir pour lui, pour les siens, pour toute l’immense et pauvre famille berbère, vigoureuse mais si divisée et faible en présence de l’autorité envahissante du Sultan. Hassan ressentit à l’extrême les sentiments qui animaient son père et il l’aima violemment de les avoir. Sans ajouter un mot, tombant à genoux, il saisit à pleines mains les pieds nus du caïd et y appliqua sa joue longuement, en un geste câlin de muette et filiale vénération.

La grande force de Moha résida longtemps dans le respect et la soumission éperdue de tous ses enfants. Le Zaïani d’ailleurs avait raison dans sa rudesse brutale associée, il faut en convenir, à un sens politique certain. Il mata les asker peu à peu et les façonna à sa guise, tandis que passait, avec Moulay Hassan, l’heure du Makhzen. Quatre années plus tard, quand Abd-el-Aziz, successeur du grand Sultan, sous la tutelle du vizir Ba Ahmed, fit dire à Moha de lui rendre les soldats, il répondit :

— Dites à ce jeune homme que plusieurs de ceux dont il parle sont morts à mon service ; les autres sont mariés aux femmes de mon pays. Elles ne veulent pas les rendre.

Le Makhzen n’insista pas ; il ne payait plus.


Hassan se releva et vint prendre place auprès de son père. Celui-ci avait déjà retrouvé tout son calme lorsqu’un serviteur annonça :

— Ce sont les gens de Khenifra que tu as fait appeler.

— Ils sont trop nombreux pour les recevoir ici, dit le caïd qui se leva. Suivi de son fils, il sortit de la khima et gagna la kouba Makhzen dressée tout à côté.

Là, il s’assit sur un morceau de tapis, à l’entrée, le dos appuyé aux bagages qui remplissaient cette tente.