Les gens de Khenifra s’approchèrent. Ils formaient des groupes suivant leur origine ou leurs métiers. Les premiers qui s’accroupirent en cercle devant le chef prêt à les entendre furent les naturels de Boujad.
— Certes, Monsieur, dirent-ils en arabe, nous sommes les serviteurs de Sidi Mohammed Cherqui[17].
[17] La petite ville de Boujad, important relais commercial entre le bled Makhzen et le pays berbère, s’est groupée autour du tombeau d’un marabout, fameux Sidi Mohammed Cherqui, qui s’établit et mourut en cet endroit au milieu du XVIe siècle.
De lui nous nous réclamons.
— Parfait, dit Moha, saluez-le de ma part.
Cette boutade du chef berbère envoyant son salut à leur saint patron mort depuis longtemps déplut aux auditeurs. Le Zaïani avait voulu, dès l’abord, avertir qu’il était insensible aux recommandations religieuses. Mais les affaires sont les affaires et les pieux trafiquants s’accommodèrent sans hésiter de l’humeur profane du Berbère. Ils savaient celui-ci complètement incroyant, mais ils avaient besoin de ménager le chef de leur clientèle.
— C’est nous, reprit l’un d’eux parlant au nom de tous, qui fournissons la chaux qui manque totalement chez toi, dont Khenifra bâtit ses murs et dont vous faites aussi vos casbas. Nous avons droit à des égards.
— Qui vous a fait du tort ? dit Moha.
— La route n’est pas sûre.
— Venez en confiance, je punirai ceux qui vous inquiètent. Je vous donnerai des soldats pour protéger vos caravanes et garder votre marché, répondit le caïd. Vous nommerez un amine qui rendra parmi vous la justice commerciale et mon fils Hassan tranchera vos différends avec les gens de tribu. En échange, vous paierez chaque semaine vingt mitqals par boutique[18].