[18] A cette époque environ 4 francs de notre monnaie.

— Si nous payons trop, s’il n’y a pas de bénéfices, ceux qui nous commanditent ne nous laisseront plus venir, reprit l’orateur. La chaux n’arrivera plus à Khenifra.

— J’irai la prendre, dit brutalement Moha qui voulait couper court au chantage. Vous la vendez d’ailleurs assez cher. Allez ! ne vous plaignez pas. Les fusils qui protégeront votre peau et vos marchandises valent bien qu’on les paie. A d’autres !

D’un geste de la main il fit signe au premier groupe de s’écarter. Les commerçants se retirèrent en multipliant les saluts et les remerciements. Les corporations défilèrent ainsi devant le caïd et chacune se vit attribuer une protection, un arbitre et imposer une redevance. Telle fut la première organisation donnée par Moha au marché de Khenifra. Tout cela changera par la suite. Viendra la vieillesse du grand chef et alors se développeront autour de lui des ambitions plus jeunes qui se partageront Khenifra et ses bénéfices.

Moha, cette fois-là, régla donc d’autorité ces détails et termina par le groupe des commerçants fasis. La question fut avec eux plus délicate. Partout où il se rend, l’habitant de Fez transporte ses idées, ses goûts, ses méthodes. Il apparaît comme un être spécial, très affiné, très orgueilleux de sa réelle supériorité sur la masse, apte à tout mais toujours à sa manière ; il ne se modèle pas sur le milieu, il s’impose. Il est méprisant, retors, impénétrable. Il semble toujours attendre le salut et les avances de ceux dont il a le plus besoin. Il est très fort. Doublement sémite, mélange de races où le juif domine, mais un juif très longuement islamisé, il possède toute la force d’Israël qui a trouvé un point d’appui et le fond de son caractère est un étonnant mélange de religiosité fanatique et de toutes les facultés qu’exige le négoce. Par contre, il n’est pas du tout guerrier. Ainsi se présentèrent devant Moha un certain nombre de Fasis, commerçants autoritaires. C’étaient des fournisseurs de toutes choses et de gros clients acheteurs de bétail berbère.

Leurs premières revendications furent d’ordre religieux, car les affaires de ce monde passent après ce qui est dû à Dieu, qu’il soit exalté !

— Nous sommes venus, dirent-ils, dans ce pays sauvage, non seulement pour commercer, mais pour y développer la religion. Le prosélytisme est le grand devoir. Nous sommes croyants. Il n’y a chez vous rien qui ressemble à une mosquée. Nous ne savons où nous réunir. Nous ignorons où tes enfants apprennent à lire dans le livre saint. Nous avons besoin d’une mosquée, d’une Zaouïa, de fondations pieuses pour les entretenir. Il n’y a pas chez vous de cadi. Vous n’appliquez pas la loi respectée. Les gens ici vivent vraiment comme des païens. On ne se croirait pas chez des croyants.

Ce fut un concert de récriminations acerbes que Moha écouta d’ailleurs en souriant. C’était la kyrielle de critiques familière aux citadins qui, ayant une peur atroce du Berbère peu civilisé, se rattrapent en blâmant ses coutumes et son ignorance religieuse.

— Personne ne vous interdit de construire une mosquée et tout ce qu’il vous plaira. Vous paierez le terrain. Je l’ai en effet conquis par les armes et il est à la tribu. Payez aussi de vos deniers votre cadi et ses adoul, mais ne vous occupez pas de mes enfants, dit Moha. Ils sont à moi et pas à d’autres. J’en fais des guerriers ; vous voudriez en faire des tolba et des capons. Qui, alors, vous défendrait, vous autres ? Vos mains ne savent que compter des douros et égrener des chapelets. Voyez mon doigt, il s’est déformé sur la gâchette du fusil. Mais en voilà assez ; vous n’êtes pas venus seulement pour me demander des prières, je suppose ?

Leur manifestation pieuse terminée et sans insister davantage, les gens de Fez parlèrent d’affaires.