Ils obtinrent d’ailleurs, contre une taxe âprement discutée, toute l’aide qu’il était possible de leur donner. Moha n’ignorait pas l’intérêt qu’il avait à entretenir de bonnes relations avec les négociants fasis. De ce jour, en effet, commença une ère de richesse pour les Zaïane qui devinrent, avec leurs voisins les Aït Mguild, les grands fournisseurs de viande à la cité opulente de Fez. Sous la protection de Moha ou Hammou, grâce à la terreur qu’il inspirait aux coupeurs de route, durant des années, les troupeaux de moutons passèrent des plateaux dans la plaine et en toute sécurité. Les gens de Fez payaient en produits fabriqués, en argent et aussi en armes et cartouches achetées à bas prix aux asker du Makhzen ou importées par des Européens.

Et ainsi peu à peu se monta l’arsenal berbère.

Ces tractations terminées, le caïd réunit dans sa tente les chefs des groupes qui avaient paru devant lui. Il leur fit servir un repas et y prit part avec quelques hommes importants du douar. On apporta des quartiers de mouton rôtis embrochés sur de fortes baguettes de thuya au long desquelles la graisse brûlante coulait sur les doigts de ceux qui les tenaient. La tente s’emplit d’une odeur mixte de mouton et de résine fondue. Les convives, assis sur le sol à l’arabe, s’étaient groupés par trois ou quatre. Devant eux s’étalaient des linges graisseux destinés à servir de plats et sur lesquels on posa les viandes désembrochées. Un domestique lança de loin à chacun un pain d’orge que les mains attrapaient à la volée, en claquant sur la croûte encore tiède. Un autre, circulant entre les groupes, jeta sur les quartiers rôtis des poignées de sel terreux et de cumin.

— Bi smi’llah, au nom de Dieu ! dirent les hôtes.

Du pouce ils traçaient sur les pains une croix profonde, les rompaient et en donnaient les morceaux à leurs voisins. Puis les mains s’attaquèrent aux viandes et l’on se mit à manger. Parfois, au-dessus des têtes, un bras nu allongeait des doigts gras pour prendre un bol d’eau que tendait un serveur. L’homme buvait à fond, d’un seul trait, rendait la coupe vide et se remettait au pain et à la viande. Tout cela se faisait très vite et en silence, comme mangent des gens qui ont l’habitude du qui-vive et qui savent que les instants consacrés aux repas sont dérobés aux dangers de la route et de la vie nomade. Dès qu’un des convives était repu, il l’indiquait en se reculant du plat, laissant les autres à leur besogne. Puis chacun s’essuya les doigts dans le linge où les gens de la tente ramassèrent les restes pour les emporter. Tous ces primitifs se repaissaient ainsi sans contrainte et jusqu’à satiété. Seuls les citadins affinés que leurs affaires avaient conduits chez Moha se servaient avec quelques retenue et même échangeaient entre eux des signes de dédain, des réflexions sur la rudesse de leur entourage, le peu de confort du repas.

Enfin, chose rare à cette époque chez les Zaïane, on servit du thé sucré. Des gens apportèrent l’unique plateau en cuivre et le jeu de tasses qui existaient dans le douar. Ils appartenaient à El Hadj Haddou, frère du caïd, qui, étant allé à La Mecque, avait rapporté de son voyage quelques objets de luxe. Moha seul ne but pas de thé. Il avait peur du sucre pour avoir trouvé un jour un clou rouillé dans la masse cristalline d’un pain. Personne ne put lui chasser de l’esprit la conviction que les « chrétiens » — dont on parlait déjà — avaient voulu l’empoisonner. Durant une grande partie de son existence, il n’usa que du miel sauvage très commun chez les Zaïane. Ses fils pourtant, sur ses vieux jours, le décidèrent à manger du sucre devenu dans le dernier quart de siècle l’aliment de prédilection de tous les habitants du Moghreb.

Tandis que ses hôtes buvaient, Moha les interpella ainsi :

— Savez-vous que le sultan de Fez met en marche sa harka vers le Tafilelt ?

— Nous le savons, répondit celui qui représentait le groupe des commerçants fasis.

— Selon l’habitude, j’enverrai sur son passage une députation, car il ne viendra pas de notre côté. Moi-même, son allié, je resterai dans le pays pour surveiller les chaïatine, tous les fauteurs de trouble…