Il était inutile d’en dire plus long. L’amine des marchands fasis se retira enchanté d’une combinaison qui rendait pour quelque temps le commerce de Khenifra maître du marché dans une grande et populeuse partie de la montagne. Et c’est ainsi que Moha ou Hammou fit, sans avoir besoin de le leur demander, payer un tribut au Sultan par les fiers et simples Zaïane. C’est ainsi que, du même coup, il assura l’essor et la prospérité de Khenifra, triste bourgade en terre battue, mais centre d’attraction commerciale bien placé, bien achalandé, où les farouches montagnards vont peu à peu prendre contact avec le monde extérieur…
Son récit achevé, la vieille Itto était retournée à son travail, laissant Rabaha toute rêveuse et triste. La tornade de l’après-midi passa et secoua durement le douar sans que la fille du caïd parût s’en apercevoir. Réfugiée dans un coin, appuyée contre une pile de selles, la tête cachée dans son bras, Rabaha était restée insensible sans éprouver même le besoin instinctif d’éviter, en quittant la tente, d’être prise dessous, au piège, si elle s’abattait. Elle ne se joignit pas davantage à tous ceux qui, la bourrasque passée, s’efforcèrent de réparer le désordre. Fille du caïd, son absence du travail commun n’avait pas étonné. Rabaha était d’une nature indépendante et, de plus, gâtée par tous. Elle avait cet âge puissant auquel on cède toujours et sa situation douloureuse d’enfant sans mère lui assurait l’intérêt ému des matrones. Celles-ci ne manquèrent pas de la morigéner, de lui reprocher l’imprudence commise en restant sous la toile, au risque d’être étouffée sous son poids. Elle rabroua tout le monde et réclama tante Itto.
Celle-ci ne tarda pas à paraître. Pour distraire la jeune fille de sa tristesse elle l’entraîna hors du douar.
— Viens, lui dit-elle, et chasse le chagrin qui durcit tes grands yeux, ma petite gazelle ; profitons un peu de la fraîcheur… viens, le moment où le jour va faire place à la nuit est propice à la divination ; j’ai des feuilles de henné dans ce mouchoir ; peut-être diront-elles, si Dieu veut, des choses qui apaiseront ton cœur et le mien.
Les deux femmes quittèrent la tente. Certes, la triste campagne roussie eût été peu engageante à la promenade pour des étrangers à ce rude pays. Mais Rabaha et sa vieille amie, dont l’existence nomade oscillait avec les saisons des grandes futaies de la montagne aux steppes broussailleuses du plateau, ne connaissaient pas d’autre horizon. Leur âme était le reflet même du pays sauvage qui les nourrissait et qu’elles aimaient sous tous ses aspects. Et bien singulière était, en cette fin de journée brûlante, la nature où vivaient leurs yeux.
Le soleil déclinant tout à fait montrait son globe énorme et rutilant au bout de la gorge où s’engage l’Oum er Rebia, en aval de Khenifra. Une grande masse de vibrante lumière rouge emplissait ce couloir entre monts et de là s’étalait sur la petite plaine, exagérant la couleur brique du sol. Puis les faisceaux rouges atteignaient le djebel Akellal boisé. Les masses vert sombre prenaient sous ce lavis une teinte neutre, étrange, non terrestre, d’où les grands conifères émergeaient découpant sur le ciel des silhouettes suspendues, bizarres dans l’air léger des montagnes, vision de quelque végétation inconnue dans l’atmosphère colorée d’une autre planète.
La vieille et la fillette qu’elle tenait par la main s’en furent au revers de la croupe où campait le grand douar. En passant, elles avaient vu autour de la tente du chef l’animation qu’y mettaient les audiences. La crête franchie, elles se trouvèrent seules dans la nature déserte et, les bruits familiers ayant cessé tout à coup, elles se turent n’osant parler, tant leurs voix devenaient fortes dans le silence. Devant elles maintenant, jusqu’au sillon d’oued desséché qui bordait la pente, s’étendait un champ de pierres dressées, sèches et drues, marquant les tombes anonymes d’un grand cimetière berbère, chose abandonnée et triste où ne règne même pas ce soin dans l’orientation des morts qu’observent les tribus arabes plus civilisées, plus musulmanes. Vers le milieu de la nécropole un arbre court, au tronc tors, étalait un dôme aplati de branches enmêlées garnies de quelques feuilles coriaces, chose laide, souffreteuse, couchée par le vent, séchée par le trop fort soleil, par le trop rude hiver, seule végétation ayant dans ce désert résisté à tout et aux hommes, arbre marabout enfin où venaient, en quête de réconfort mystique, les pauvres âmes sauvages du pays. Du sol rocheux sortaient d’énormes racines arquées soutenant ce monstrueux végétal échevelé. Et entre les souches, marquant la sépulture de quelque éponyme oublié, se dressaient des pierres, des chouhoud, si usées par le temps qu’on ne pouvait dire qui, du mort ou de l’arbre, était en ce lieu le plus antique.
Les deux femmes s’assirent sur une des grosses souches. Le soleil arrivait au fond du couloir de Tamescourt. Là se trouvent une zaouïa et quelques maisons dont les foyers allumés pour le repas du soir enfumaient légèrement le vallon obliquement illuminé. Tante Itto ouvrit son mouchoir.
— La journée a été triste pour toi, dit-elle à la jeune fille. J’ai dû te dire des choses qui t’ont peinée. Mais tu es jeune, les jours pour toi s’ajouteront aux jours et de ceux-ci beaucoup seront joyeux. Le henné va nous dire ce qu’il faut en penser. Prends dans ta main gauche fermée une poignée de ces feuilles bénies… mets ta main sur ta tête… sur ton front… sur ton sein. Que béni soit le prophète… que maudit soit Satan le lapidable ! Place ta main devant tes yeux et ouvre-la très doucement pour que les feuilles tombent lentement dans mes mains ouvertes, prêtes à les recevoir. Je regarde, je vois d’abord ces deux feuilles qui se chevauchent, signe de voyage et ce groupe tourbillonnant… une grande foule ; celles-ci qui s’accrochent à mes doigts pourtant large ouverts… l’argent ! Vois ces deux qui se posent à la base des pouces ; c’est le mariage qui t’attend, un beau mariage. Prends d’autres feuilles dans le mouchoir, verse, verse !