Et la vieille, ou plutôt la sorcière qui est en elle, excitée, suggestionnée par ses propres paroles saisit le henné des mains hésitantes de Rabaha. Elle verse les feuilles d’une de ses mains dans l’autre, regarde les mouvements, le miroitement du soleil sur ces choses délicates et sèches. Elle voit, elle prophétise en bouts de phrases nerveuses et rapides qui la secouent toute au passage, tandis que le soleil disparaît et que la nature à l’entour se décolore très vite dans le crépuscule africain très court.
— C’est entendu, tu quitteras tes frères… tu iras au delà des monts rejoindre ton sort… quel est-il ? Ah ! voilà… je te vois exposée… toute voilée dans une demeure brillante… des esclaves tiennent sur leur tête des sacs de grains, des plats de dattes, des coupes de lait ; des gens passent en grand nombre devant toi, osant à peine regarder. Voici le grand mur du Méchouar… toutes celles qui seront mariées le même jour sont rangées là, sur des mules aux harnais brillants, sous les grands haïks qui vous couvrent… On ne voit rien que des choses blanches sur des selles de drap rouge et une foule d’esclaves vous protègent contre la foule qui passe et regarde, une fois, le harem hors des murs… C’est une coutume du Makhzen. Il faut que le peuple s’assure de temps à autre que le harem est bien vivant. J’ai vu cela à Marrakch certain jour où l’on maria une demi-douzaine de chorfa… Il n’y a pas de doute… tu es parmi celles que je distingue… Ah ! voici le signe de l’eau, des parfums… c’est le hammam des princesses… Ah ! que de femmes s’empressent autour de celles qui vont être épousées… Je vois… Je vois ton corps brillant qu’on lustre et qu’on épile, ton corps que si souvent j’ai tenu tout petit, tout nu sur mon sein… Et te voici parée, voilée de soie jusqu’aux pieds. Tu sors la première pour aller vers l’époux ; la arifa, la maîtresse des femmes te prend par la main, te guide, les youyous éclatent, les eunuques alignés dans les grands corridors gloussent de joie !… Rabaha ! Rabaha, tu seras femme d’un Sultan !…
La fillette au comble de l’émotion s’efforce de calmer sa vieille amie dont la surexcitation est extrême. Elle pose ses mains sur les épaules de tante Itto, puis l’enlace, cherche à l’entraîner, tandis que la servante à grands gestes disperse les feuilles de henné au vent du soir qui se lève, pour qu’elles ne puissent plus se réunir et parler, pour que soit fixé enfin le sort qu’elles ont prédit.
— En voilà assez !… viens, tante Itto… rentrons, j’ai peur.
Mais tante Itto s’est déjà reprise. Avec une force singulière, dans un élan d’amour, dernier effet de sa surexcitation, elle s’empare de sa protégée, la renverse sur ses bras, l’enlève sans effort et l’emporte vers le douar au travers des tombes que l’ombre envahit.
— Salut sur le Prophète ! Malédiction sur Satan, qu’il soit lapidé !… Tu seras Sultane, tu seras Sultane, je te dis ! chante la servante à l’oreille de l’enfant redevenue toute petite et pelotonnée dans ses bras.
— Oui…, mais alors je serai enfermée et on me mettra un voile sur la figure, répliqua doucement Rabaha.
Celle-ci se dégagea de l’affectueuse étreinte de la vieille. Toutes deux se tenant par la main passèrent la crête qui les séparait du douar et là elles s’arrêtèrent un instant. La nuit était venue ; des feux marquaient de points rouges l’emplacement des tentes et faisaient sur le versant noir une grande couronne brillante. Quelque chose d’important se passait dans le douar dont les femmes furent de suite averties par leurs yeux et leur instinct de nomade. Les hommes étaient certainement à cheval, des groupes se mouvaient en silence, masses un peu plus claires, un peu plus foncées dans l’ombre générale. Parfois un scintillement vibrait extrêmement fugitif sur l’acier d’une arme, d’un étrier, ou bien les feux s’éteignaient successivement derrière des formes qui s’assemblaient. Enfin, on n’entendait pas les voix des femmes très distinctes dans la nuit, quand la vie est normale.
— Il y a de la peur…, dit la vieille, rentrons vite.
En arrivant aux lisières du camp, elles perçurent des bruits vers la tente du caïd et se dirigèrent de ce côté.