Le douar était silencieux, l’obscurité complète et rien ne semblait vivre que les feux qui avaient servi au repas du soir et lentement s’éteignaient ; mais ils étaient nombreux et, par leur écartement, leur distance, indiquaient l’ampleur du campement. Le groupe des soldats se trouva isolé, plongé dans le noir et les voix irritées baissèrent le ton.
Comme ils ne pouvaient s’orienter sans guide vers la tente du caïd, ils oscillèrent quelque temps dans la nuit. Ils tombèrent ainsi successivement sur des lignes de chevaux à l’attache. Ils s’en écartaient mais non sans avoir remarqué, tout contre l’épaule de chaque bête, un homme accroupi, silencieux, disparaissant dans ses nippes, pose bien connue du Berbère alerté, prêt à tout, soit à bondir en fantassin au cri d’appel, soit à délier l’entrave et à sauter à cheval. Ce qui les inquiétait le plus était l’absence de tout bruit. Les chiens hurleurs même s’étaient tus, probablement rattrapés par les femmes et ramenés sous les tentes. Enfin, dans leur ronde hésitante, ils distinguèrent la tache plus claire que faisait la koubba de commandement et se dirigèrent de ce côté. Ils rencontrèrent alors quatre serviteurs du caïd qui les guidèrent. Devant la tente où tous voulaient entrer il y eut une bousculade et des mots de dispute. Enfin, filtrés par les Berbères qui sortaient de l’ombre de plus en plus nombreux, dix soldats pénétrèrent chez Moha. Là ils s’accroupirent, autant par l’effet de l’habitude makhzen qui ne tolère pas qu’un plaignant parle debout, que pour obéir aux serviteurs du caïd qui étaient prêts à les y contraindre.
Moha était immobile, assis seul sur son matelas au fond de la tente mal éclairée.
— Qu’avez-vous ? dit-il.
Personne ne répondit tout d’abord. Les soldats se sentaient pris. Parvenus au but de leur démarche, ils éprouvaient l’angoisse de s’être fourvoyés trop près de la gueule du loup et tout cela pour la fille d’El Maati dont ils n’avaient cure, en somme. Mais, comme ils étaient braves au fond, ils retrouvèrent vite leur aplomb et jouèrent leur rôle.
Ils se mirent donc à exposer leurs griefs. Ils parlaient tous ensemble, les voix se haussaient, ils juraient sur leurs fusils. Certes ils s’intéressaient spécialement peu à la fille d’El Maati, disaient-ils, mais il y avait une question de principe qui se posait et dont ils faisaient juges Sidi Bel Abbès, patron de Marrakch et de tous les gens du Haouz dont ils étaient. Le caïd changeait de femme comme de burnous. Libre à lui de le faire dans sa tribu. Mais pourquoi demandait-il aussi les filles des soldats du Makhzen ? Quelle garantie avait-on que celles-ci seraient traitées en femmes légitimes ? N’avait-il pas déjà dépassé le nombre de ce que tout musulman peut avoir ?
— Nous ne voulons pas que nos filles subissent tes fantaisies, lui criait-on. Tu feras de nous tous tes ennemis !
A ce moment, il y eut dehors une forte bousculade. La tente trembla sur ses piquets heurtés par des gens luttant dans l’obscurité. Les hommes d’Hassan s’étaient jetés en nombre sur les soldats restés à l’extérieur, les avaient maîtrisés et ligotés.
Ceux qui péroraient devant Moha, fixés sur le sort qui les attendait, devinrent furieux. Ils se mirent à injurier le caïd qui, impassible, regardait, écoutait sans dire un mot. Les serviteurs, silencieux comme leur maître, attendant de lui un geste, surveillaient les mutins.
— Nous sommes entre tes mains, lui crièrent les soldats, mais demain tu seras l’ennemi du Makhzen.