— Nous sommes venus raisonnablement discuter nos intérêts.
La vigueur des interpellations fléchissait, nettement gênée par le silence de Moha. Celui-ci, dans un calme impressionnant, attendait pour sortir ses arguments que les soldats eussent achevé d’user les leurs. Et voici que, soudain, Rabaha fille du caïd parut à côté de celui-ci.
La fillette et la vieille attirées par le bruit avaient, en rentrant au douar, marché droit vers la tente du chef. Rabaha entendit des voix étrangères qui apostrophaient et injuriaient son père. Elle se sentit outragée dans son orgueil filial et sa nature ardente réagit aussitôt. Elle voulut voir. Échappant à la vieille elle se jeta à plat sur le sol et, d’une seule reptation, se glissa sous la tente.
— Qu’avez-vous, vous autres ? cria-t-elle furieuse aux soldats.
Cette apostrophe subite suspendit les clameurs.
— Éloigne cette fille, caïd, dit un des hommes, pour que nous puissions parler sans honte.
Moha avait ri en apercevant Rabaha. Il la prit à la taille et, la forçant de s’asseoir près de lui, il la tint serrée dans son bras.
Puis rompant enfin son silence inquiétant :
— Elle a bien fait de venir, fit-il et il y a assez longtemps que vous parlez, taisez-vous ! Vous me dites des injures et vous vous réclamez du Sultan. Vous oubliez que je suis son grand ami. Vous ignorez qu’il m’a donné le commandement de toutes ces montagnes au moment où lui-même se rend au Tafilelt vers les tombeaux de ses ancêtres. Vous méprisez mon alliance et vous venez me narguer, me menacer du Sultan. Sachez qu’il ne partage pas votre mépris pour ma race. Voici Rabaha, ma fille, la plus belle, la plus chère. Elle partira demain sous bonne escorte dont vous ne serez pas, enfants mal nés que vous êtes. Elle rejoindra le Sultan à qui je l’envoie pour épouse, ne pouvant, que je sache, lui offrir un plus beau cadeau, un plus beau gage de mon amitié. Elle dira à son maître ce que vous êtes, et j’attendrai pour vous punir de vos insultes et de votre mépris qu’il me fasse connaître, puisque vous êtes à lui, le châtiment qu’il vous destine.
A ce moment, les soldats, d’un commun mouvement, se jetèrent pour le rouer de coups sur le caïd mia El Maati, cause de tout le mal. Celui-ci aplati contre terre criait : « Je me repens, je ne le ferai plus, ana mtaïeb lillah ! » Dans une dernière bousculade les serviteurs jetèrent dehors les soldats persuadés qu’il leur fallait, pour apaiser le Sultan, envoyer le plus tôt possible au caïd la fille d’El Maati, ce gredin, cet enfant du péché.