Moha resté seul regarda Rabaha subitement devenue lourde sur son épaule et vit qu’elle était évanouie. Des femmes accourues l’emportèrent, et Brahim el Islami, le juif converti, réapparut.

Moha lui dit :

— Tu apprendras ce que j’ai décidé… au rendez-vous de Mahbouba tu seras seul et tu lui diras qu’en punition de ses péchés sa fille est désormais morte pour elle.

— Le harem ne rend jamais ce qu’il reçoit, répondit Brahim, montrant que déjà on connaissait au dehors la résolution du maître.

Mahbouba, mère de Rabaha, avait promis à Brahim le converti de lui donner toute une série de bijoux en argent qu’elle possédait, s’il lui amenait sa fille au rendez-vous fixé. L’homme avait demandé des arrhes et reçu une lourde paire de bracelets. Confiante dans les promesses de l’espion qui lui avait d’autres fois apporté des nouvelles de son enfant, Mahbouba prépara sa fuite et, prenant quelques jours d’avance, quitta en pleine nuit le campement de Sidi Ali. Celui-ci, comme on l’a vu, s’était installé alors, pour de graves raisons politiques, entre Tounfit et Arbala, où les deux Atlas semblent vouloir se souder, nœud géographique extrêmement curieux et important d’où partent les grands oueds tributaires de la Méditerranée ou de l’Océan, centre aussi de toutes les hordes berbères qui reconnaissent l’autorité religieuse du santon. Schématiquement considérés, les mouvements compliqués du terrain se résument, au point de tangence des deux chaînes, en un col d’où descendent vers l’ouest la vallée de l’oued el Abid, vers l’est la Moulouya.

Annonçant l’automne, un premier souffle de vent d’ouest très haut avait poussé cette nuit-là une grosse nuée vers le continent. Celle-ci passa au-dessus de la plaine de Marrakch brûlante, prise depuis des semaines dans le jeu circulaire de ses courants locaux qui, très bas, y promènent des colonnes de poussière chaude. Puis, après quelque hésitation devant le mur gênant de l’Atlas, la nuée passa en s’étirant entre les montagnes de Demnat et l’Oum er Rebia et s’engouffra dans la vallée de l’oued el Abid. Là, les masses épaisses s’empilèrent, maintenues entre les deux hautes chaînes, poussées par le souffle porteur, contenues par la pression atmosphérique, et tout ce qui par là formait le sol ou en sortait fut noyé, imprégné de vapeur froide. Puis soudain, dans sa montée lente, la grosse nuée rencontra la dépression large, plus unie du grand col et, sur le vent qui s’y étalait, le nuage fila en s’allongeant vers l’est jusqu’à ce que, après des kilomètres de fuite et de course en volute, les vapeurs rencontrèrent le sol descendant. Alors la nuée de l’oued el Abid coula dans la Moulouya, s’étala dans la vallée plus vaste, y formant une longue et épaisse nappe qui, oscillant à la recherche de son équilibre, finit par s’établir vers mille mètres, marquant aux flancs des grands monts une courbe maîtresse comme jamais topographe n’en traça. Enfin, rupture se fit entre les masses nuageuses des deux vallées ; le col vit les étoiles du ciel et le douar de Sidi Ali apparut ruisselant. L’aurore vint et une voix s’éleva clamant la grandeur de Dieu, rappelant qu’il faut le connaître et le prier.

A ce moment Mahbouba était déjà loin. Elle n’était pas de celles en effet qu’un brouillard peut gêner dans une galopade entre ronces et rochers. Elle jugea même que ce nuage qui facilitait son départ était d’un heureux présage pour la suite de ses projets.

Mahbouba partit donc de ce pas énergique et agile des montagnards marocains, inlassables marcheurs que la neige seule, un peu épaisse, arrête dans leur continuel va-et-vient. Elle ne paraissait pas gênée par le poids du mouton qu’elle emportait en travers de son cou et de ses épaules et dont ses mains tenaient les pattes ramenées sur sa poitrine. L’animal n’aurait pas suivi. Il lui fallait l’éloigner ainsi à quelque distance du troupeau ; après quoi, elle pourrait le pousser devant elle avec une badine. Ce mouton devait jouer un rôle important dans son exil volontaire. Elle comptait, dès qu’elle atteindrait un douar des Beni Mguild transhumant, sacrifier l’animal devant la tente d’un notable et obtenir ainsi droit d’asile et de séjour pour elle et sa fille.

Ces sortes d’émigration sont fréquentes dans les tribus de montagne. La coutume berbère, bâtie au profit de la communauté, est dure pour l’individu. Nombreux sont les cas où, aux prises avec les siens, l’homme n’a d’autre ressource que l’exil. La femme en fuite a d’ailleurs ce privilège d’être toujours accueillie immédiatement. Pour le chef de tente qui la reçoit, qu’il en fasse une épouse ou la cède à un autre en mariage, c’est un capital qui tombe du ciel. Pour la communauté, c’est un renfort de travail sans frais aucun.

L’adoption de l’homme étranger par une tribu est sujet à plus de difficultés. Avant d’acquérir le droit de cité et surtout le droit à la terre, il lui faut prouver qu’il est utile, avoir par exemple combattu pour son nouveau clan, attester qu’il n’est pas un simple parasite et même chez certaines fractions, avoir procréé un enfant mâle. Définitivement admis, chef de foyer il conservera pourtant le nom de sa tribu d’origine, ses enfants aussi, et l’assimilation ne sera complète qu’à la deuxième génération. Le régime plus simple appliqué aux femmes, la faiblesse du lien matrimonial provoquent de constantes fuites, et Mahbouba n’avait aucune appréhension sur l’accueil qui l’attendait. Il est même probable, ayant eu tout loisir de s’en occuper, qu’elle connaissait parfaitement l’homme chez qui elle sacrifierait son mouton et qui la ferait sienne sans autre embarras.