Mahbouba suivit la piste qui mène au col, au Tizi M’rachou. Ce chemin, d’ailleurs facile, court à mi-crête, tantôt sur un versant, tantôt sur l’autre. Il n’y a point là de grande forêt, mais des taillis de karrouch, de petits chênes à glands. On a de quoi manger tout le long de la route. En cas de danger, on peut grimper sur les chênes plus développés qui, de place en place, émergent des buissons. La piste qui emprunte le territoire de différentes tribus est en no man’s land ; on ne poursuit pas les crimes qui s’y commettent. On y marche dans une solitude effarante, l’oreille tendue. Pour souffler, on s’arrête et l’on se cache.
Selon le versant où l’on se trouve, la vue découvre au nord l’Arrougou des Aït Ihand, le Kerrouchen des Zaïane ou bien, au sud, l’enclave des Aït Yahia vers Arbala, l’Azerzou des Aït Ihand et la grande chose imprécise qu’est la plaine de la Moulouya vue à cette distance et de cette altitude. Mais la piste est ainsi tracée par des générations de piétons cherchant le moindre effort qu’il ne paraît pas que l’on soit en montagne.
Retardée par son mouton, il fallait à Mahbouba deux journées de marche pour atteindre le Tizi M’rachou où Brahim devait lui amener sa fille. Avant la fin du premier jour, la mère de Rabaha, jugeant avoir fait une bonne moitié du chemin et lasse quelque peu, se mit en quête d’un abri pour la nuit. Elle n’avait rencontré que deux Zaïane éventés à temps et dont elle s’était sans peine cachée. Personne du groupe qu’elle quittait ne l’avait poursuivie. Elle s’arrêta au bord d’un formidable éboulis qui, d’un faîte rocheux, avait dévalé sur une pente raide vers le sud. Une herbe à mouton couvrait le sol entre les blocs épars ou accolés, ou empilés. De l’eau suintait sous la végétation et se rassemblait plus bas, en une petite nappe qui scintillait. Et l’œil exercé de la Berbère, parmi les grosses pierres jonchant le sol, découvrit des moutons qui pourtant de loin leur ressemblaient beaucoup.
Mahbouba fut heureuse à la pensée qu’elle ne passerait pas la nuit seule dans ces lieux. Son mouton s’égaillant tira sur la longe qui l’attachait à une racine, puis, libéré, partit en bondissant vers le troupeau. Mahbouba chercha des yeux le berger, le vit couché parmi les ronces et les pierres et marcha vers lui. Elle le reconnut ; c’était un jeune homme de moins de vingt ans appartenant aux Aït Ihend, sa tribu à elle.
Étendu, les coudes en l’air, les deux mains sous la tête, le jeune homme la vit venir et s’arrêter devant lui.
— Hôte de Dieu, dit-elle.
— Tu es Mahbouba la Hihendiya, dit l’homme ; que t’arrive-t-il ?
— Tu es Raho, dit Mahbouba ; à qui le troupeau ?
— A Ichou fils de Hazoun, de chez nous ; où vas-tu ?
— Qui garde avec toi l’azib ?