Il était évident que les dissidents préparaient quelque effort, mais, comme il était inutile de faire alerter sans raison la troupe qui avait besoin de repos, les deux officiers décidèrent d’attendre encore un peu la confirmation promise par le caïd avant d’informer le chef de colonne de ce qu’ils savaient. La nuit était venue tout à fait.
Après le dîner, chacun s’enferma dans sa tente. Le camp fatigué s’endormit. Le nuage avait quitté le sol et la pluie recommença.
Assis sur leurs lits de camp, vaguement éclairés par une lanterne, les deux officiers des renseignements faisaient sur leurs genoux des papiers administratifs. Ils entendaient la pluie qui cinglait la toile tendue et, tout près, le bruit de mâchoire des chevaux broyant placidement leur orge. De temps à autre, Dubois allumait à la chandelle un fragment du Temps et le laissait brûler, entre les deux lits, sur le sol où les cendres s’imprégnant d’humidité formaient peu à peu une flaque de boue noire. Il entretenait ainsi sous leur cloche, par un procédé bien connu des blédards, une température tout à fait « vers à soie ».
— Des nombreux services que peut rendre un journal, dit Dubois, celui-ci est le plus appréciable…
— J’ai classé, dit Martin, tous nos journaux de France suivant le nombre de calories qu’ils dégagent. En tête vient…
Une main frappa à petits coups contre la toile qui résonna comme un tambour et une voix dit : « Mon cobtan, c’est une femme. »
Dubois, de sa place, délaça le côté porte et soulevant la toile par un angle démasqua une ouverture triangulaire. La femme annoncée s’y glissa accroupie et considéra les deux officiers.
Elle portait cet âge indéterminable que prend la femme berbère après trente ans. Elle avait dû être belle et sa figure amaigrie exprimait une grande énergie. Une petite croix bleue tatouée au bout du nez indiquait qu’elle appartenait aux Aït Idrassen. Elle était vêtue d’une toile drapée, serrée par une corde à la taille. Une énorme épingle au triangle d’argent fixait à l’épaule droite le pan supérieur de cette étoffe qui plaquait à sa poitrine. Ses jambes étaient, au-dessous du genou, armées de guêtres en tissu de laine très serré et bariolé géométriquement de bleu et de rouge. Des lambeaux de peau de chèvre la chaussaient. Elle était ruisselante, mais n’en paraissait pas incommodée.
— Éloigne l’homme, dit-elle en indiquant de la tête le mokhazni qui attendait dehors.
— Elle parle arabe ; c’est une femme de qualité, dit Martin, après avoir renvoyé le chaouch.