Par un réflexe qu’il ne put dominer, l’officier se dégagea et son mouvement le plaça devant une des fenêtres qui, de chaque côté de l’immense porte, donnaient sur la cour intérieure. La juive l’y suivit et ferma précipitamment les deux volets bariolés de peintures mauresques.

— Tu vois, dit-elle, je t’avais prévenu que tes domestiques te trahissaient. Tu vois ! c’est Embarek le palefrenier qui vient de tirer sur toi.

La cour retentissait des pétarades qui éclataient chez les voisins en liesse.

— Écoute, continua la juive, on tue tes frères dans la rue, on pille. Prends un parti maintenant, ajouta-t-elle, puisque tu n’as pas voulu me croire !

— Martin, dit la voix du docteur, maîtrisez vos nerfs ; cette malheureuse vous identifie à son maître et sa folie va peut-être la pousser à reproduire devant nous le drame qui la causa. Remarquez que nous venons d’apprendre le nom de celui qui le premier tira sur la victime. Ce fut un de ses propres domestiques ; c’est lui qui échappa au Conseil de guerre ; c’est le nom qu’il fallait savoir. Enfin, chose utile pour l’histoire de ces tristes jours, nous savons aussi que la servante avait pressenti les événements et en avait prévenu son maître, resté d’ailleurs incrédule…

— Allons ! ne demeure pas ainsi immobile, continuait la femme, il faut agir. Tes fusils, tes cartouches ! Comment, tu n’as pas d’armes chez toi ? Mais à quoi pensais-tu, malheureux ! Ah ! ton revolver, au moins…

Et courant à une patère fixée au mur, elle s’efforçait d’en décrocher un équipement imaginaire.

— Oh ! l’étui est vide ! ils ont pris ton revolver ! Ils t’ont désarmé !… Alors !… sauve-toi ; sauvons-nous par les terrasses, suis-moi !

Belle d’énergie, elle s’empara de sa main et l’entraîna par la grande porte, dans le jardin, vers l’escalier situé au bout de l’un des grands côtés et qui conduisait à deux étages, puis aux terrasses.

Dubois et le médecin s’étaient levés doucement et suivirent les fugitifs. Mais à peine ceux-ci avaient-ils franchi le seuil de la pièce que la femme s’arrêta brusquement et refoula son maître de toute la force de ses deux bras tendus.