— Prends garde ! on tire sur nous du haut du minaret de la mosquée, on nous a vus !…
Ses deux mains comprimaient sa gorge palpitante. On voyait les efforts surhumains de ce pauvre être s’efforçant de surmonter sa terreur, de réfléchir.
— Passons vite… l’un après l’autre… moi d’abord… je t’attends dans l’escalier. Et elle partit en courant.
— Suivons cette scène pénible mais instructive, dit le médecin à ses amis. Nous n’interviendrons que s’il est nécessaire de protéger cette femme contre sa propre démence.
La folle montait l’escalier ; elle avait oublié celui qu’elle prenait pour son maître, mais le geste de sa main, toute sa démarche montraient qu’elle croyait toujours l’entraîner dans sa fuite. Et tirant ainsi après elle un être imaginaire, elle parvint sur la terrasse où, silencieusement, les trois spectateurs prirent pied peu de temps après elle.
Comme toutes les terrasses des maisons mograbines, celle-ci présentait un compartimentage en rectangles correspondant chacun à l’une des pièces de l’étage inférieur et tous de niveau différent. Il fallait donc enjamber une murette parfois haute de plus d’un mètre pour aller d’un rectangle à l’autre. Un parapet plus haut encore entourait tout l’ensemble de cette terrasse très vaste, comme la maison qu’elle couvrait.
Parvenue devant le premier compartiment, la folle s’arrêta et se laissa choir. Mais son agitation était extrême ; elle sursautait, se dressait en gesticulant, apostrophait les êtres dont son esprit malade peuplait la terrasse. Le docteur, déjà documenté sur la mort du capitaine X…, était seul capable de comprendre entièrement les paroles et la mimique effarante de la juive. Posté à quelques pas, il suivait, avec ses deux amis, tout ce que la clarté lunaire laissait voir des mouvements de la démente. Il renseigna les officiers sur ce qui se passait devant eux.
— Nous sommes au cœur du drame, dit-il, et je vais évoquer pour vous ses détails, grâce à ce que je sais déjà et en interprétant ce que nous voyons et entendons.
Cherchant à fuir et à sauver son maître, toute autre issue leur étant fermée par la populace qui remplit les rues, cette femme vient d’arriver avec lui sur la terrasse. Ces cris, ces pleurs, ces gestes que vous percevez répètent la scène qui s’est alors déroulée. Les fugitifs voulaient profiter de ce que toutes les maisons de leur quartier se touchaient pour gagner quelque demeure amie ou moins hostile. Mais ces terrasses étaient pleines de monde, pleines d’ennemis. Les femmes criaient, gesticulaient, encourageaient de youyous continuels les hommes, leurs maris, leurs frères qui, dans la rue, donnaient la chasse au roumi. Les enfants étaient les plus vibrants de tous, les plus acharnés et ces groupes de formes blanches ponctués des couleurs criardes des petits, trépidants aux spectacles de mort, s’interpellaient de maison à maison, s’encourageaient à exciter les émeutiers. Mais il y avait des degrés dans la fureur générale, dans la joie de voir tuer. Toutes les maisonnées manifestaient les mêmes sentiments, mais avec plus ou moins de conviction. Ces familles qui se connaissent par la mitoyenneté du toit, ces femmes, ces enfants enfermés n’ayant, pour respirer et vivre un peu à la fin de chaque jour, que la terrasse et ses promiscuités, ces gens qui se mélangent si volontiers aux voisins quels qu’ils soient, sans réserve de classe et même sans pudeur sociale, n’en ont pas moins des intérêts, des goûts très divers. Regardez les gestes, écoutez les supplications de la folle. Ce sont les mêmes qu’elle adressa aux femmes et aux filles d’un gros commerçant fasi. L’état d’âme de cet homme est curieux à noter ; dans le drame que nous revivons, de lui, plutôt que de ces femmes en furie, dépendra le sort des fugitifs.
Ce négociant a des magasins, des marchandises qui viennent de loin, de chez ces chrétiens que l’on tue à cette heure même, mais dont le supplice n’empêchera pas qu’il faudra payer les marchandises. Ses femmes hurlent là-haut à la mort — n’êtes-vous pas des musulmans ! — lui, en bas, tourne en rond dans sa demeure, inquiet au suprême degré de ce qui se passe, de ce qui peut suivre ; l’émeute est dans la rue, le pillage s’étend et il suppute ce qu’il perdra si la plèbe défonce les portes de son entrepôt ou s’acharne sur son fondouk. Il calcule ce qu’il faudra payer plus tard, car il sait bien lui, homme d’affaires et de commerce, que toujours, au Maroc, ces heures de joie musulmane ont eu des lendemains pénibles et que toujours les bourgeois ont soldé les exploits de quelques furieux.