Sans doute, dans les premiers moments, son cœur de musulman a vibré d’accord avec celui de la foule. Pour parvenir jusqu’à sa porte, au travers du flot grossissant des émeutiers, sans doute aura-t-il crié comme tout le monde : Dieu vous aide, ô croyants, ô soldats de la guerre sainte ! Mais, à peine rentré chez lui, son âme de marchand s’est effrayée d’un désastre possible. Il s’est mis à redouter les excès de la populace qui se presse furieuse dans les ruelles en quête de gens à tuer ; il a craint surtout de ne pouvoir, au jour certain des revendications européennes, justifier de son temps, de sa conduite à l’égard de ces chrétiens dont il a tant besoin et qui ont en leurs mains son crédit. Et le problème s’est posé à lui comme à beaucoup d’autres qui l’ont résolu, d’ailleurs, de la même façon. Tout en prenant part, selon son devoir de musulman, selon sa conviction aussi, au sursaut xénophobe qui agite la ville, il lui faut esquisser une réprobation, faire au secours des chrétiens — ses créanciers — un geste dont il pourra se réclamer plus tard, s’il est utile.

Plusieurs de nos compatriotes furent en effet sauvés par des misérables qui ne cherchaient qu’un alibi.

Mais notre camarade X… ne devait pas profiter d’une circonstance à ce point favorable. Il habitait un quartier populeux, il était spécialement visé, désigné par la trahison de ses domestiques. Il ne pouvait être sauvé par l’unique dévouement de la pauvre femme qui le guidait.

Quand un petit garçon dégringola du toit pour dire à son père qu’un de ces chrétiens demandait asile, le marchand fasi hésita peu à lui répondre : recueillir le fugitif serait attirer sur la maison la colère de la foule qui grondait dans la rue, mais on le laissera passer chez le voisin sans lui faire de mal.

— Qu’il se débrouille, dit-il, avec les gens d’à côté. Quant à vous tous, ajouta-t-il, en parlant à ses employés, à ses esclaves, soyez, s’il le faut, témoins que j’ai aidé cet homme à fuir.

Le docteur se tut. Il avait évoqué la première phase du drame et, justifiant sa narration, la folle, comme libérée du premier obstacle, venait de franchir péniblement la murette et d’atteindre une autre partie de la terrasse. Mais manquant de force, par un fléchissement sans doute de sa surexcitation, elle resta étendue, secouée parfois de tremblements, murmurant des mots sans suite mêlés de sanglots.

Le médecin, les yeux fixés sur sa malade, continua :

— La crise subit une pause… le sujet n’a plus la force de répéter la tragédie dont son esprit pourtant lui ressasse implacablement le thème. Sa folie lui donnera peut-être plus tard une vigueur nouvelle ; en attendant, ce qu’elle ne peut plus mimer ou crier, je vais vous le dire.

Délivrés du premier obstacle, par l’intervention du négociant, la femme et celui qu’elle guide sont passés sur la terrasse de la maison contiguë. Déjà l’homme n’est plus qu’une loque. La soudaineté des événements déroutant toutes ses prévisions, le surprenant en plein calme pour le plonger dans un danger auquel il ne voit pas d’issue, a brisé sa volonté. Il suit machinalement sa protectrice ; il est pâle, ses vêtements portent déjà les traces de souillures, des crachats qui lui ont été jetés. En arrivant chez les voisins, la femme reprend ses supplications en faveur de celui qu’elle veut sauver. Lui, au comble du désarroi, ne retrouve plus les quelques mots d’arabe qu’il possédait, ne sait plus que gesticuler ses demandes de secours où il y a aussi de la menace et toute la révolte de son orgueil impuissant. Devant eux se dresse maintenant la famille, mère, femmes, sœurs, esclaves du grand alim, de l’homme pieux qui, depuis des années, enseigne les foules attentives aux Khotba de la sublime mosquée et dont l’éloquence imprègne pour la postérité les murs blancs de Qaraouiyne.

Ignorantes, ces femmes expriment en cette heure ce qui est pour elles le plus apparent de la science du maître, la haine de ceux qui ne suivent pas la doctrine qu’il enseigne. Elles manifestent avec violence pour être vues et entendues des voisins. Peuvent-elles faire autrement, celles qui vivent dans la pure intimité d’une des plus belles lumières de l’Islam ? Lui, observe en silence ; ses sentiments ne répugnent pas à quelque succès sur les mécréants, mais, homme de science et de réflexion, il pèse l’opportunité du drame, redoute qu’il se produise hors de l’heure prévue pour le triomphe définitif et qu’il soit de ce fait incomplet et inefficient, sinon dangereux pour la cause même. En tout cas, il ne peut s’agir pour lui de compromettre aux orgies de la plèbe sa dignité et celle des siens, de souiller ses belles mains et ses blancs lainages aux sanies du meurtre et aux hontes du pillage.